MAROCAINS DU MONDE : SIDI LARBI CHERKAOUI, CHORÉGRAPHE SANS FRONTIÈRES

MAROCAINS DU MONDE : SIDI LARBI CHERKAOUI, CHORÉGRAPHE SANS FRONTIÈRES

De Beyoncé à Madonna, des scènes d’opéra à la danse contemporaine, Sidi Larbi Cherkaoui fait bouger les lignes autant que les corps. Chorégraphe belgo-marocain parmi les plus influents de sa génération, il transforme les héritages, les blessures et les tensions du monde en mouvement. Rencontre avec un artiste qui rassemble là où tout sépare.

À la rédac’, on aime suivre les talents marocains qui tracent leur route loin des sentiers battus. Avec Sidi Larbi Cherkaoui, la rencontre nous a menés vers une danse qui parle du corps, des origines, de la famille et de ce que l’on hérite parfois avant même de le comprendre. Né à Anvers d’un père marocain et d’une mère flamande, le chorégraphe belgo-marocain s’est imposé comme l’une des grandes figures de la danse contemporaine internationale. Sa manière de mêler danse, théâtre, musique et récits intimes a aussi séduit le monde du ballet, jusqu’à le mener à la direction de compagnies prestigieuses.

C’est en Belgique, dans les années 1990, qu’il fait ses premiers pas sur scène. Son nom commence à circuler plus largement avec Anonymous Society, comédie musicale construite autour des chansons de Jacques Brel, qui lui vaut plusieurs distinctions internationales. En 2010, il fonde Eastman, sa compagnie basée à Anvers, pensée comme un laboratoire où se croisent danse, théâtre, musique et traditions chorégraphiques venues d’ailleurs. Plus tard, il dirige le Ballet royal de Flandre, avant de prendre la tête du Ballet du Grand Théâtre de Genève.

Cette capacité à passer d’un monde à l’autre est devenue sa signature. Sidi Larbi Cherkaoui chorégraphie pour les grandes scènes, l’opéra et le ballet, mais aussi pour des scènes plus populaires, de Starmania à Madonna, en passant par Beyoncé.

Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il parle avec une rare sincérité de sa vocation, du regard parfois réservé de sa famille, de son rapport au Maroc et de Ihsane, création dédiée à son père et à ses racines marocaines. Une pièce traversée par la mémoire familiale, la disparition et la quête d’appartenance. Chez lui, la danse n’est pas seulement un art du geste, mais une manière de tenir debout quand le réel devient trop lourd.


Comment est née votre vocation de chorégraphe ?

Le mouvement s’est imposé à moi comme une forme de survie. Il m’a permis de maintenir un lien avec un monde que je trouvais dur, parfois violent. Plus tard, devenir chorégraphe m’a aidé à organiser mes émotions, mais aussi mes pensées sur la société. Ma démarche n’a jamais été purement esthétique. Pour moi, les choses les plus belles à explorer sont aussi les plus engagées. Ce que j’aime dans le rituel du spectacle, c’est qu’il n’est jamais définitivement figé. À chaque représentation, on peut revisiter ce que l’on souhaite transmettre et le faire réapparaître autrement.


Avez-vous été encouragé par votre famille dans votre choix de carrière ?

Pas vraiment. Ce n’était pas un rejet brutal, plutôt une peur. Mes parents voulaient offrir à leurs enfants une vie meilleure que la leur, et cela passait d’abord par une éducation académique exigeante. Il fallait que je sois un bon élève, très appliqué. Mais j’étouffais. J’avais l’impression de pourrir. Le dessin et la danse étaient les seuls espaces où je pouvais respirer.

Ils n’auraient sans doute jamais imaginé qu’une carrière de danseur puisse devenir une vraie option pour moi. Et pourtant, d’une certaine façon, ma vocation prolonge leur amour. Mes parents se sont rencontrés dans une discothèque, en dansant. Elle répond aussi à leurs propres aspirations artistiques, restées en partie refoulées par une vie de travail. Ma mère dessinait très bien et chantait dans une chorale. Mon père aimait la musique et le théâtre, qu’il avait un peu pratiqué à Tanger avant de venir travailler en Belgique.

Je garde d’ailleurs un souvenir très fort du début de ma carrière, quand mon père a partagé avec mon frère sa fierté de me voir remporter le premier prix du Meilleur solo de danse belge, à Gand, en 1995.


Quel a été votre déclic ?

La mort est arrivée très tôt dans ma vie. Ma tante d’abord, lorsque j’avais 13 ans, puis mon père, quand j’en avais 19. J’ai alors ressenti qu’on n’avait vraiment qu’une vie, et qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Cette urgence m’a porté, elle m’a poussé à me dépasser. Et puis, la discipline transmise par mes parents, je l’ai finalement appliquée à la danse. 


Comment s’est construit votre parcours professionnel et artistique ?

Après une première année d’études en traduction français-anglais à l’université, j’ai finalement choisi de me consacrer pleinement à la danse. J’ai donc poursuivi ma formation à P.A.R.T.S., les Performing Arts Research and Training Studios, à Bruxelles, avant de rejoindre la compagnie dAlain Platel, avec laquelle j’ai dansé pendant près de neuf ans.

J’ai ensuite multiplié les expériences entre danse et théâtre, notamment en Flandre, ainsi que les collaborations avec de grandes compagnies internationales comme le Ballet de Monte-Carlo, le Ballet de Genève, le Royal Danish Ballet ou encore l’Opéra de Paris. En 2010, j’ai fondé ma propre structure, Eastman, un espace de création hybride où se croisent danse, musique et théâtre. Puis, en 2015, j’ai été nommé directeur artistique du Ballet royal de Flandre, un poste que j’ai occupé pendant sept ans, avec la volonté d’inscrire la compagnie dans une dynamique plus contemporaine.


Et aujourd’hui vous êtes à la tête du Ballet du Grand Théâtre de Genève…

Effectivement! J’y poursuis ce travail de transmission et d’ouverture, entre héritage chorégraphique et exploration de nouveaux langages scéniques. Je développe actuellement un spectacle intitulé Dimokratía, une ode à la démocratie. C’est un projet très intense et personnel. J’arrive au terme de mon mandat de cinq ans ; c’est une manière forte de conclure ce cycle, autour d’un thème qui me semble plus que jamais essentiel à défendre. 


Qu’est-ce qui guide avant tout votre processus de création ?

Beaucoup de mes spectacles naissent de nœuds intérieurs, de conflits ou de sujets tabous que je n’ai pas encore résolus. La danse devient alors une manière d’ouvrir le dialogue avec le public. Je ne prétends pas changer le monde, mais je peux au moins créer un espace où l’on regarde certaines réalités autrement.

Avec Babel(words), créé avec Damien Jalet et présenté par Eastman, je voulais interroger les langues, les dialectes, tout ce qui nous rapproche autant que ce qui nous sépare. La pièce cherchait à montrer comment la diversité peut devenir un lieu de rencontre plutôt qu’un motif d’opposition. Dans mon nouveau spectacle, 3S, j’aborde un autre sujet sensible, les tabous autour du suicide et les traces laissées chez ceux qui restent.


Vous êtes marocain, belge, vivez à Genève, travaillez  à travers le monde… Comment vivez-vous cette identité plurielle ?

Elle m’a appris à ne jamais me sentir totalement d’un côté ou de l’autre. Les cases trop définies me semblent dangereuses, parce qu’elles finissent souvent par enfermer. Quand on me rencontre, on voit un homme très blanc, avec un nom très arabe. Cette tension apparente a très tôt interrogé mon rapport à moi-même, mais aussi le regard des autres. Enfant, je passais de l’école belge à l’école coranique. Plusieurs vérités coexistaient en moi. J’ai donc dû apprendre à vivre avec ces différentes parties de moi. 


Justement, comment vos racines marocaines et belges nourrissent-elles votre manière de créer ?

J’ai grandi avec une mère belge et un père marocain, donc avec les influences de l’un et de l’autre. Mais cette idée de mélange va au-delà de mon histoire personnelle. Pour moi, rien n’est vraiment pur. La Belgique elle-même est traversée par plusieurs langues et cultures ; Tanger, la ville de mon père, porte aussi cette histoire de circulations. À cela se sont ajoutées les références de mon enfance, des dessins animés japonais à Louis de Funès, en passant par l’humour anglais et le cinéma hollywoodien. 

J’ai aussi appris jeune à lire et écrire l’arabe, et je suis gaucher. Cela m’a montré très concrètement qu’il existe plusieurs manières de lire, de penser, de construire un mouvement. On retrouve cette liberté dans mon envie de passer d’une discipline à l’autre et de réunir des interprètes venus d’horizons différents.


Votre parcours vous a aussi mené vers la pop culture, de Madonna à Beyoncé. Que vous apporte ce dialogue avec des univers plus “mainstream” ?

Je suis fasciné par la capacité de la danse à rassembler et à créer un rapport plus sensible à l’autre. Quand j’ai chorégraphié Like a Prayer pour le Celebration Tour de Madonna, seize mille personnes se sont retrouvées émues ensemble au même instant. Avec Starmania, Le monde est stone devenait, par la danse, un peu plus habitable, un peu plus tenable.

Mon parcours traverse les opéras, les ballets, la pop, avec Beyoncé sur Apeshit ou Spirit, mais aussi le cinéma, d’Anna Karenina de Joe Wright à Rebel d’Adil El Arbi et Bilall Fallah. L’intention reste la même. Faire de la danse un endroit où l’émotion devient collective.


Pouvez-vous nous parler plus précisément d’Ihsane, cette œuvre évoquant le Maroc ? 

Ihsane est la seconde pièce d’un diptyque intime. La première, Vlaemsch (chez moi), créée en 2022, était une ode à ma mère et à mes racines flamandes, associant danse, théâtre et musique. Ihsane, elle, est dédiée à mon père. Quand il est mort, je n’ai pas eu le courage d’assister à son enterrement. Ce spectacle est devenu, d’une certaine manière, l’hommage que je n’avais jamais pu lui rendre, ainsi qu’à mes ancêtres marocains et, plus largement, à la diversité du monde arabe. J’y ai réuni notamment le musicien tunisien Jasser Haj Youssef, le chanteur tangérois Mohammed El Arabi Serghini et la chanteuse libanaise Fadia Tomb El-Hage, dans une œuvre traversée par le deuil, la mémoire et la spiritualité.

Tous chantent en arabe et évoluent dans des mouvements très fluides, qui échappent à toute appartenance précise. Le titre porte lui-même une résonance profonde. Ihsane renvoie à une idée de pureté, de bienveillance et d’excellence spirituelle. Aujourd’hui, je travaille activement pour présenter cette pièce au public marocain.


Après une telle carrière, qu’aimeriez-vous transmettre aux jeunes danseurs et chorégraphes ?

Trois choses simples. D’abord, ne gardez pas votre travail pour vous. Mettez-le au service des autres, d’autres projets, d’autres univers. J’ai énormément appris en chorégraphiant pour Madonna ou pour le cinéma. C’est en travaillant pour le projet de quelqu’un d’autre que l’on apprend parfois à mieux formuler le sien. Ensuite, apprenez à filtrer la critique. Il faut savoir écouter, bien sûr, mais ne pas se laisser envahir par toutes les opinions. Enfin, ne vous comparez pas trop. Il y aura toujours quelqu’un de plus fort, de plus rapide, de plus brillant. L’art n’est pas une compétition sportive.

Photo (c) : Jeroen Hanselaer

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