INTERVIEW : YOUSSEF BOUDLAL, UN PHOTOGRAPHE AU CŒUR DU BLOC COVID-19

Youssef Boudlal

Dans notre liste d’interviews coups de poing au temps du Covid-19, Youssef Boudlal figure en tête. Et pour cause. Ce reporter, qui photographie les plus dangereux conflits de la planète mais aussi les défilés de mode, a été l’un des premiers à suivre les personnels soignants au cœur de la lutte contre le coronavirus. Résultat, des images poignantes, qu’il commente pour nous. Interview d’un photographe au grand cœur.


 

Si le nom de Youssef Boudlal vous est inconnu, vous connaissez certainement la photo qui l’a rendu célèbre. Vous savez, celle de la jeune fille yézidie aux yeux bleus et à la crinière blonde ébouriffée, qui lui a valu le prix Reuters en 2014. L’image a fait le tour du monde. Mais le photographe ne s’est pas arrêté là. Il continue à alterner les reportages en zone de guerre mais aussi les plus beaux défilés Chanel. Cette année 2020, son champ de guerre c’est la crise sanitaire du Covid-19. Youssef Boudlal a ainsi dévoilé une série de clichés troublants sur le milieu hospitalier. Cet infiltré en terre de virus nous apporte un témoignage poignant sur ce qui se passe “au front”.

Pendant la crise sanitaire vous vous êtes lancés au cœur de l’action: une évidence pour vous malgré les risques ?

Pour moi, c’est plus qu’une évidence. L’épidémie du coronavirus a engendré une paralysie générale et a eu un impact inédit sur nos vies. Évidemment, il y a toujours des risques, mais des risques qu’il faut courir. La représentation visuelle de la vie quotidienne durant cette crise sanitaire mondiale est une première pour moi, et me paraissait plus qu’un devoir. Cette pandémie, on ne sait pas encore quand et comment elle s’en ira pour de bon, mais on se souviendra d’elle… Si elle est invisible pour les yeux, elle va laisser des traces. Des souvenirs que je veux garder en images.

Comment avez-vous intégré les unités médicales ?

Cela a pris un petit peu de temps. Il a d’abord fallu l’accord de l’agence Reuters pour le reportage. Ils ne nous envoient pas comme ça, le coté sécurité est vraiment important. Ils voulaient être sûrs que je ne craignais rien. J’ai déjà couvert pleins de conflits certes, mais cette fois-ci la situation est particulière car le danger est invisible. Pareil pour les médecins, beaucoup étaient réticents car ils avaient peur pour moi. Finalement j’ai pu suivre le quotidien de plusieurs médecins dans le bloc Covid-19 d’un hôpital.

Quelles dispositions sécuritaires avez-vous pris pour faire ces clichés ?

J’ai dû me protéger de la tête aux pieds, comme les médecins. Des chaussures aux yeux, rien n’est laissé au hasard. L’objectif était d’entrer dans le bloc Covid-19 et d’être au plus près des sujets sans gêner le personnel soignant. J’ai utilisé mes deux appareils numériques pour une question de rapidité, mais aussi un appareil argentique panoramique pour mes archives et préparer éventuellement une expo ou un livre.

« Leurs histoires en disent long sur leur courage. Et aussi sur la reconnaissance que mérite le corps médical. Tous ces hommes et ces femmes sont les héros du quotidien ».

Médecins, hôpitaux… Quelle est la réalité sur le terrain ?

J’ai découvert un métier, des gens engagés, qui continuent à travailler malgré la peur du virus. C’est très impressionnant de voir comment ces soignants coordonnent leurs gestes, sans presque se parler. À travers mes images, j’ai voulu montrer l’isolement, la solitude, l’inquiétude, la distance, la maladie… Je me suis intéressé aussi au vécu du personnel soignant. A ceux qui se confinent loin de leur famille par obligation pour la protéger et ceux qui par manque d’alternatives, continuent à s’occuper de leur foyer, malgré les risques. Leurs histoires en disent long sur leur courage. Et aussi sur la reconnaissance que mérite le corps médical. Tous ces hommes et ces femmes sont les héros du quotidien.

 Et du côté des malades… Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

Ce qui m’a le plus marqué chez les patients, en dehors de ceux qui ne bougeaient pas, c’est qu’il y avait un certain apaisement. Le personnel soignant les rassure en les visitant, les mettent en confiance… Ils finissent par devenir très proches et se racontent des histoires.

« Photographier le vide dans son propre pays est une expérience particulière ».

Vous avez également sillonné plusieurs villes du Maroc… Comment avez-vous ressenti ces explorations dans le royaume confiné ?

Dès les premiers jours, à l’annonce de la fermeture de la circulation aérienne, je suis allé à Marrakech pour couvrir l’histoire des étrangers bloqués à l’aéroport. J’ai vite compris ce qui allait arriver. J’ai donc décidé de sortir tous les jours pendant le confinement et de circuler dans les villes fantômes ou presque. Ça faisait penser à un film de science-fiction. Apocalyptique même. Photographier le vide dans son propre pays est une expérience particulière. J’ai eu l’impression de vivre un couvre-feu comme pendant mes reportages en zones de conflits. Avec une désagréable impression de déjà-vu…

À quoi pensez-vous au moment de prendre vos photos ?

Je suis très concentré. Ces reportages, ils sont assez particuliers.  Il faut se préparer avant de rentrer dans la salle du Covid-19. S’équiper, d’abord. Des pieds à la tête. Ce n’est pas très pratique : on transpire, les lunettes glissent du nez, mais je n’ai pas le temps de penser à autre chose. La peur, je l’ai déjà dépassée, je l’ai digérée bien avant. Une fois que je suis monté dans ma voiture pour prendre la route si je me dis, “j’y vais” alors j’y vais. Il ne faut pas trop penser. La peur, il faut la contrôler, sinon on ne fait rien. S’il n’y a plus cette étincelle d’adrénaline, on recule. J’ai un ami qui était avec moi à l’hôpital, il a hésité et il n’est pas rentré. C’est normal, je le comprends. Même l’agence Reuters nous le dit : “si vous ne le sentez pas n’y allez pas”.

« Parfois changer d’angle est important pour montrer des choses plus fortes que la brutalité du monde ».

Pour vous, qu’est-ce qui fait qu’une image est plus forte qu’une autre ?

Tout dépend de l’image. De l’émotion qu’elle dégage, de l’information qu’elle nous amène… Cela peut être une photo très simple : si elle décrit une situation particulière, elle sera plus forte. Mais ça peut être l’inverse également. J’ai un ami très proche qui couvre actuellement les événements aux États-Unis. Je lui ai donné un seul conseil : celui de favoriser les images humaines, graphiques, plutôt que de rester trop dans l’action. Les casseurs on en voit tous les jours. Parfois changer d’angle est important pour montrer des choses plus fortes que la brutalité du monde.

Pour vous, le côté social est quelque chose d’important ?

Complètement. J’essaye toujours d’intégrer un aspect social à mes reportages. Pour moi ou pour le compte de l’agence Reuters, j’essaie de faire quelque chose de “vrai” où l’humain est plus présent.

Comment réagissent vos proches face aux dangers que vous affrontez en reportage ?

Il est rare que je parle de mes projets à mes proches. Ils les découvrent souvent à travers la presse ou par les réseaux sociaux. Je pense qu’ils se sont habitués maintenant.

Quels sont vos projets actuels?

En ce moment je suis sur un projet personnel… mais je préfère ne pas en parler. C’est un projet qui me tient vraiment à cœur, pas loin de ce que j’avais commencé à faire au début de ma carrière. Plutôt à caractère social car je ne sais pas ce que le monde de la mode va donner après cette crise. C’est la grande question.

Où peut-on voir vos travaux ?

Je poste très rarement des images sur les réseaux sociaux… Je suis loin d’être accro mais parfois, quand c’est nécessaire, je publie sur Instagram des petites séries de photos. Le gros de mon travail est archivé en argentique comme en numérique mais j’ai également un site internet qui est plus une vitrine qu’autre chose. Je dois penser à le remettre à jour d’ailleurs (rires).


Bio : de Gaza à Chanel en passant par la Syrie

Né en 1966 à Oujda, Youssef Boudlal imagine, pendant son adolescence, des décors… et demande à ses proches de le prendre en photo. Arrivé à Paris pour étudier l’architecture, il déchante vite face aux tarifs des grandes écoles et enchaîne les petits boulots. Son point de chute? L’agence Gamma qui lui fait découvrir le monde de la photo. “Mon premier métier a été une formation de tireur noir et blanc. Je découvrais les photos des reporters avant même qu’ils aient pu les voir. Là-bas, j’ai beaucoup appris : la technique, les angles, le choix des objectifs… Et c’est là que j’ai eu la piqûre du reportage”, se souvient-il.

Puis c’est le départ pour ses premières zones de conflits en tant que journaliste indépendant, pour le journal Le Monde notamment. Syrie, Libye, Palestine… Côté pile, le jeune homme enchaîne les “points chauds”. Mais côté face, le monde des paillettes et de la Haute Couture lui fait de l’œil. Il couvre les fashion weeks et finit par décrocher un contrat avec Chanel, pour qui il travaille depuis plus de 10 ans. Il explique : “Créer sa propre lumière, faire sa ‘cuisine’ et construire quelque chose par la mise en scène ou l’éclairage, c’est aussi important très pour moi. Le reportage brut, bien qu’il soit important, ne crée rien. Il est là pour témoigner d’une histoire ou d’un événement. Ces deux domaines n’ont rien à voir, mais, combinés, ils me permettent de garder les pieds sur terre”.

En 2011, c’est le printemps arabe, et le retour aux sources. “Un poste se libérait chez Reuters. J’ai tout de suite saisi l’opportunité. J’ai toujours su que j’allais finir par rentrer au Maroc”. Puis, c’est la consécration. En 2014, il remporte le prix de la meilleure photo de l’année décerné par Reuters pour sa photo d’une petite réfugiée yézidie. La photo fait le tour du monde est donne un coup de projecteur au travail du reporter.

« Je n’avais jamais connu ça. Certes, j’ai vécu des scènes de guerre mais quand ça arrive chez toi, c’est autre chose ! »

Sur le papier pourtant, rien ne change. Youssef continue d’enchainer les reportages au Maroc et à l’étranger… jusqu’à l’arrivée de la pandémie. “Je n’avais jamais connu ça. Certes, j’ai vécu des scènes de guerre mais quand ça arrive chez toi, c’est autre chose ! Le caractère de cette crise mondiale était assez flippant au début. On s’attendait au pire”, se remémore-t-il. Villes fantômes, afflux de malades, quotidien du personnel soignant… Le photographe se place, encore une fois, en première ligne.

© Photo : Youssef Boudlal

Charlotte Cortes

Une fois son master de l’ESJ Paris en poche, c’est entre la capitale française et sa ville de cœur, Casablanca, que Charlotte fait ses premières armes. Quotidiens d’informations, radio, post-production télévisuelle… touche-à-tout, cette journaliste mue par le désir d’en apprendre toujours davantage rejoint diverses rédactions (Metro, Atlantic Radio…) avec le désir de se frotter à différents médias. C’est à son retour au Maroc en 2015, que le lifestyle s’impose à elle, tout naturellement. Une évidence qui la pousse à intégrer le lifeguide Madame Maroc, dont elle deviendra rédactrice en chef trois ans plus tard. Depuis, elle écume les belles adresses du royaume à la recherche constante de nouveaux labels et autres hot spots. Aujourd’hui, c’est à Shoelifer qu’elle prête sa plume et son enthousiasme pour gérer la programmation du webzine. Ne vous y trompez pas, sous ses airs affairés cette pétillante brunette ne rêve que de danses endiablées, de plages désertes et… de bons plans mode, évidemment.

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