C’est souvent l’été, quand on a enfin le temps de lire, de rêvasser ou de binge-watcher, qu’il ressurgit : ce crush intense pour un personnage imaginaire. Si vous avez déjà ressenti ça, vous avez sans doute connu un amour fictif – et vous êtes loin d’être seul(e).
Juste avant le décollage pour des vacances improvisées en Albanie, ma meilleure amie a lâché ça, comme une bombe molle : “Franchement, je crois que je crush sur Joe Goldberg dans You.”
Cet aveu, balancé avec autant de sincérité que de honte assumée (coucou le stress du vol), a été fait à l’autrice de ces lignes par sa BFF, en mode confession pré-embarquement. Bizarre ? Pas du tout. Car être fictosexuel est un phénomène ultra-courant et universel. La preuve : il porte même un nom (merci à cette époque qui met des étiquettes sur absolument tout). Et il s’inscrit parfaitement dans la logique de l’amour fictif, ce sentiment décuplé pour ce qui n’existe que dans notre tête – mais que notre corps, lui, ressent bien.
Mais alors, qu’est ce qu’être fictosexuel ? C’est tout simplement le fait de ressentir une attirance sexuelle et/ou des sentiments amoureux pour un personnage de fiction. Honnêtement, dites-nous que vous n’avez jamais eu le cœur qui s’emballe pour The Driver (Ryan Gosling) dans Drive ?
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Orientation ? Fictosexuel
Il s’agit donc d’une véritable orientation sexuelle, révélée au grand jour à la faveur des réseaux sociaux. Et tout particulièrement le réseau Reddit. C’est également un phénomène étudié très sérieusement à l’université. Notamment par Tanja Valisalo, chercheuse à l’Université de Jyvaskyla (Finlande). Elle en a même fait un livre intitulé Fictosexualité, fictoromance et fictophilie : une étude de l’amour et du désir pour les personnages de fiction. Preuve que l’amour fictif, loin d’être une lubie passagère, interroge jusqu’aux sphères universitaires.
Dans cet ouvrage, la chercheuse explique notamment : “L’objet du désir peut être un personnage de livre, bande dessinée, télévision, cinéma, jeux”. Pour autant, “la fictosexualité n’exclut pas forcément d’autres formes de sexualité ou d’attirance envers de vraies personnes”.
Trois nuances de fictosexualité
Par ailleurs, il y a plusieurs nuances de fictosexuel. Car la fictosexualité se décline à tous les genres de fictions. Ainsi, on parle de :
- gamosexuel, pour les personnes qui aiment un personnage de jeux vidéo (coucou Tomb Raider)
- cartosexuel, pour celles et ceux étant attirés par les personnages de dessin animé ou de bande dessinée (mangas, comics)
- novelosexuel, pour l’attirance concernant les personnages de romans
Chacune de ces déclinaisons est une manière différente de vivre l’amour fictif, selon ses références culturelles ou ses préférences d’imaginaire.
Des amours fictifs à l’abri des regards
Si vous n’en aviez jamais entendu parler auparavant, c’est normal. Les fictosexuels se retrouvent avant tout sur la Toile, à l’abri des moqueries et autres jugements. Souvent, ils/elles forment des groupes fermés sur Twitter, Facebook et Reddit, pour échanger entre eux. Mais aussi pour faire “vivre” leur fantasme, en écrivant par exemple des fan fictions. Une forme d’amour fictif assumée, créative, souvent très codifiée – et parfois très hot.
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Un mix entre pop culture et culte de la célébrité
Pourquoi être fictosexuel n’est pas si surprenant ? Tout simplement parce que la pop culture fait partie intégrante de notre quotidien. Et qu’il est donc parfois difficile de séparer la réalité de la fiction. D’autant plus que dans le monde actuel, anxiogène, il est tentant de se réfugier dans son imaginaire. L’amour fictif devient alors un refuge, un sas de décompression à la fois intime et rassurant.
Dans le British Journal of Psychology, les sociologues Lynn E. McCutcheon, Rense Lange et James Houran font aussi un lien avec le culte de la célébrité. Un phénomène bien ancré dans la pensée collective. Selon ces universitaires, cette notion se décline en trois étapes :
- entertainment social (le fait de vouloir en savoir plus sur une célébrité et d’en discuter)
- intense personal (développer des sentiments intenses ou compulsifs pour une personnalité)
- borderline-pathological : là, c’est grave docteur, puisqu’il s’agit d’une obsession qui vire à l’érotomanie. Ce qui paraît tout de même compliqué pour un fictosexuel, selon Tanja Valisalo.
Souvent, un fictosexuel est assimilé à un fan hystérique. Or ce n’est pas le cas. Selon cette dernière, la plupart des fictosexuels adultes se questionnent énormément sur leur santé mentale. Et leur épanouissement personnel dans le monde matériel. L’amour fictif, au fond, c’est aussi une quête de repères dans un monde saturé.
Des rôles créés pour attirer
Être fictosexuel (le temps d’un instant en tout cas), c’est quasi inévitable. Littérature, cinéma, jeux : tous ces univers maîtrisent les rouages de l’attachement, et s’en servent allègrement. Sinon, ils n’auraient pas survécu. Ils nous offrent des personnages plus grands que nature, calibrés pour séduire, faire rêver, provoquer de l’attachement. Bref, l’amour fictif est presque un effet secondaire attendu.
La sexologue Chloe Scotney, qui s’est penchée sur la fictosexualité, l’explique bien : “La plupart du temps, les personnages sont développés pour mettre en valeur les éléments les plus intéressants et les plus charismatiques de la nature humaine. Des choses que nous n’avons tout simplement pas tendance à rencontrer dans la vraie vie”. Même les défauts sont romancés.
Ainsi, cela suscite l’attachement, l’empathie et donc une forme de résonance. Mais si cela vient à prendre trop de place, prenez du recul. Ou bien… déguisez votre moitié en Joe Goldberg.

