Punir son enfant est un réflexe encore très ancré dans nos habitudes. Mais derrière son efficacité apparente, la science est formelle : la punition n’éduque pas vraiment, elle freine même parfois le développement. Et si on repensait notre façon de poser des limites ?
“Je te préviens, si tu continues, tu seras privé de télé !”. Que les parents qui n’ont jamais prononcé cette phrase lèvent le doigt… Punir son enfant, cela fait partie de nos traditions éducatives, c’est même un pilier de l’autorité parentale. “Il n’y a que ça qui marche”, entend-on souvent dire… Certes, l’effet souhaité est souvent immédiat, mais sur le long terme, est-ce vraiment si efficace que cela ? Autant le dire tout de suite : non. Cela n’empêchera pas l’enfant de recommencer la même bêtise dans la bonne majorité des cas. Non pas parce que la punition n’était pas assez sévère, mais plutôt parce qu’elle n’active pas les bons mécanismes.
Pour faire cesser un comportement inapproprié, il faut d’abord comprendre en quoi il est inapproprié. Or que se passe-t-il dans la tête d’un enfant puni ? Il tente de calmer sa peur, il ravale son humiliation, rumine sa colère, voire élabore des projets de vengeance… Mais il est rare qu’il se persuade du bien-fondé de son châtiment, sauf s’il cherche à nous faire plaisir ! En réalité, la punition agit comme un signal que l’enfant a mal agi, mais ne lui enseigne aucune compétence pour faire mieux.
Éducative, la punition ?
Soukaïna B., jeune maman casablancaise, est bien placée pour en parler. “À l’époque où mon fils avait deux ans, je trouvais ça trop violent de le disputer pour une bêtise. Alors quand il se comportait mal, je lui proposais d’aller dans un coin de sa chambre, en lui demandant de réfléchir pendant 5 minutes à ce qu’il avait fait de mal. Mais un jour, alors qu’il était assis à ne rien faire, je lui ai dit : ah, tu es en train de réfléchir. En entendant ce mot, il s’est automatiquement levé pour aller se mettre au coin, alors qu’il n’avait fait aucune bêtise. J’ai compris que ce mot provoquait un réflexe conditionné, mais que ça ne faisait aucun sens pour lui.”
Au-delà de ce genre d’expérience empirique, le cadre légal fournit une boussole relativement claire. Ces dernières années, les textes et standards internationaux ont évolué, s’éloignant du modèle éducatif autoritaire et punitif. Ils favorisent une approche fondée sur le respect de la dignité et des droits humains, où la punition est considérée comme une violence éducative. La Convention relative aux droits de l’enfant, adoptée par les Nations-Unies en 1989, affirme que les enfants doivent être protégés contre “toutes formes de violence”. Selon le Comité des droits de l’enfant, l’organe onusien chargé de veiller à la mise en œuvre de cette convention, cela inclut les châtiments corporels et certaines punitions humiliantes.
Régulièrement dans les médias et les réseaux sociaux, les thérapeutes et éducateurs croisent le fer à propos de la nécessité ou non de punir son enfant. Les partisans de l’éducation bienveillante estiment que la punition, même une “banale” mise au coin, est par nature humiliante car l’adulte use de façon comminatoire de sa supériorité sur l’enfant pour le soumettre. S’il existe bien des domaines “régaliens” où le parent exerce son autorité sans discussion – comme la santé ou la sécurité –, l’éducation n’est pas synonyme de coercition pour autant. La psychothérapeute Isabelle Filliozat, principale figure de l’éducation positive en France, constate : “La punition n’est pas éducative. Elle soulage le parent, c’est tout”.
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Le stress entrave le développement du cerveau
Les recherches en psychologie montrent que la punition n’enseigne pas le bon comportement, elle supprime juste temporairement le mauvais. Le psychologue américain B.F. Skinner, pionnier du courant behavioriste, affirmait déjà au milieu du XXe siècle que “la punition […] opère au détriment de l’individu”. Une conviction partagée par Alan E. Kazdin, éminent professeur de psychologie et de psychiatrie à l’Université Yale. Ses travaux pionniers sur le comportement de l’enfant et la parentalité l’ont conduit à développer à partir des années 1970 une méthode éducative davantage fondée sur le renforcement positif. C’est-à-dire valoriser le bon comportement plutôt que stigmatiser le mauvais. Punir son enfant lui apprendrait surtout à… éviter la punition, en dissimulant ses actes ou en reproduisant le comportement ailleurs.
À la fin des années 1990, l’essor des neurosciences a permis d’étayer ce que les observations cliniques avaient déjà établi. Notamment des recherches pionnières de neuroscientifiques américains comme Joseph LeDoux ou Bruce Sherman McEwen. Ou encore celles du psychiatre Daniel Siegel, qui a étudié la façon dont les relations interpersonnelles façonnent le cerveau et influencent la santé mentale tout au long de la vie. Il en ressort que la punition active le stress et mobilise dans le cerveau les circuits de la peur (amygdale), pas ceux de la réflexion (cortex préfrontal). Et donc provoque l’inverse de l’effet escompté. Elle ne sert pas de leçon à l’enfant, au contraire elle bloque l’apprentissage.
Pire, le recours systématique à la punition pourrait produire des effets néfastes sur le développement du cerveau de l’enfant, particulièrement sensible au stress du fait de son immaturité. Bruce Sherman McEwen a démontré qu’une exposition répétée au stress augmente le cortisol (l’hormone du stress), altérant les circuits neuronaux de l’hippocampe et du cortex préfrontal. Autrement dit, la mémoire et la capacité de régulation baissent, tandis que les réactions impulsives – guidées par l’amygdale – augmentent.
Favoriser une relation de confiance
Considéré comme le fondateur de la psychologie positive, l’influent psychologue et professeur universitaire américain Martin E. P. Seligman a concentré ses recherches sur l’impuissance apprise, la résilience et l’optimisme. Pour lui, un individu exposé à des situations qu’il ne peut pas contrôler finit par renoncer à agir, même lorsqu’il pourrait changer la situation. Reprises dans le champ des sciences de l’éducation, ses découvertes ont contribué à conclure au caractère délétère de la punition. Utilisée à répétition, elle entraîne la passivité et la perte de motivation de l’enfant à coopérer.
Si punir son enfant n’est pas efficace, quelle alternative alors ? Les travaux fondateurs du psychiatre américain John Bolwby sur la théorie de l’attachement ont transformé la compréhension du développement affectif de l’enfant. Il a prouvé que l’enfant a besoin de façon innée d’un lien affectif sécurisant avec une figure proche (souvent la mère ou le père) pour bien se développer. Tant du point de vue émotionnel, social que cognitif. Dans cette lignée, la pédiatre française Catherine Gueguen, reconnue pour ses recherches sur les neurosciences affectives, a démontré que la bienveillance structure de façon optimale un cerveau en pleine croissance. En un mot, les apprentissages sont plus efficaces dans un climat de confiance et de sécurité affective.
Sanctionner plutôt que punir
Bien sûr il ne s’agit pas de laisser l’enfant évoluer loin de tout cadre structurant. Poser des limites est indispensable. Comment lui faire comprendre avec bienveillance que son comportement est inapproprié ? D’abord en dissociant l’action de la personne. Oui, il a mal agi, non, il n’est pas mauvais pour autant. Ensuite, nommer et valoriser le droit à l’erreur – ce qui n’est pas toujours facile pour le parent qui réagit sous le coup de la colère, on en convient. Enfin, et surtout, enseigner comment faire différemment (on oublie trop souvent de le faire), ce qui sera bien plus utile à l’enfant.
L’essentiel est de distinguer la notion de sanction de celle de punition. La différence ? La punition est arbitraire, souvent imprévisible car reliée au bon vouloir des parents, et son degré de sévérité est aléatoire. La sanction, elle, est la conséquence d’une action répréhensible (griller le feu rouge entraîne une amende) ou louable (réussir un examen est “sanctionné” par l’obtention d’un diplôme). Elle découle d’un cadre formalisé en amont par les garants de ce cadre, de préférence dans une logique de concertation. On peut ainsi se poser avec nos enfants pour établir ensemble les règles de la maison et les sanctions qui s’appliqueront si elles ne sont pas respectées.

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Pour être efficace, le cadre de référence nécessite de faire sens, d’être coconstruit et que tout le monde, parents et enfants, y adhère. L’enfant sait alors à quoi s’attendre et il est outillé pour réagir. Il a mis de la peinture partout ? À lui d’aller chercher l’éponge pour nettoyer ! Il fait tout pour retarder le moment du coucher ? La conséquence sera qu’il n’y aura plus de temps pour la lecture du soir, car la règle du dodo à 20h30 continue de prévaloir. L’enfant apprend ainsi à repérer les bénéfices d’un comportement approprié. Là où une punition génère la peur de perdre l’affection de son parent, la sanction le prive seulement d’un bon moment dont il essaiera de ne pas se priver la prochaine fois.
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Derrière chaque comportement se cache un besoin
Au lieu de se concentrer sur les bêtises, mieux vaut valoriser tout ce que l’enfant fait de bien au quotidien. “Quand tu as mis la table, ça m’a beaucoup aidé(e)”. “Quand tu t’es habillé(e) tout(e) seul(e) ce matin pendant que je préparais le petit-déjeuner, ça m’a fait gagner beaucoup de temps”. Etc. De même, plutôt que de punir son enfant, on choisira de l’encourager. “Cette fois-ci tu n’as pas réussi à gérer ton temps d’écran, mais je sais que tu peux y arriver. Que penses-tu de mettre un minuteur pour t’aider ?”.
Ne perdons pas de vue non plus que derrière chaque comportement se cache un besoin. Si l’enfant ne veut pas se coucher, c’est peut-être parce qu’il n’a pas assez passé de temps avec nous. S’il a cassé un objet, c’est parce que son niveau de motricité ne lui permet pas encore de le manipuler précautionneusement. S’il nous a mal parlé, c’est peut-être parce qu’il avait besoin d’exprimer la colère d’une contrariété vécue dans la journée. Se resituer à hauteur d’enfant permet de prendre en compte son niveau de maturité et ses besoins affectifs. À nous, parents, de lui apprendre à gérer ses émotions et à comprendre les conséquences de ses actes, dans un climat de dialogue ouvert et sécurisant.
La punition agit sur le comportement immédiat, mais l’éducation, elle, agit sur la personne. Renoncer à punir son enfant, ce n’est pas refuser l’autorité. C’est défendre une autorité plus efficace en termes d’apprentissage, plus respectueuse au regard des droits de l’enfant, et plus durable, ancrée dans une relation de confiance parent-enfant.
