Le danger des écrans est régulièrement évoqué dans les médias, pourtant les parents ne se sont jamais sentis aussi démunis. Entre les spécialistes qui tempèrent et ceux qui dramatisent, à qui se fier ? Comment réduire l’impact des écrans dans nos vies ? La rédac’ a enquêté.
Quand on évoque l’impact des écrans sur nos chères têtes brunes, les mêmes mots reviennent dans la bouche des parents. À quoi bon lutter contre des objets qui, de toute façon, façonnent le monde de demain ? Dans une société saturée d’écrans, le combat pour y soustraire nos enfants semble en effet perdu d’avance. Et puis, il faut bien l’avouer, on n’a pas encore trouvé plus facile pour obtenir le calme ! Les médias ont beau multiplier les mises en garde, elles n’ont d’égal que notre sentiment d’impuissance.
Se résigner ? Ce serait nier le danger des écrans qui reste bien réel. S’il se trouve des experts pour nous dire qu’une tablette ou une télévision n’ont pas en soi d’effet particulièrement nocif sur le cerveau, il n’empêche, de plus en plus d’États occidentaux commencent à prendre le problème au sérieux. La Suède, qui avait misé il y a une dizaine d’années sur le tout-numérique à l’école, a fait marche arrière en août 2023 en réintroduisant les bons vieux manuels. Une décision qui s’explique par la baisse du niveau de lecture, directement liée à la généralisation des tablettes en maternelle et en primaire, selon la ministre de l’Éducation.
Côté marocain, les professionnels que nous avons rencontrés sont unanimes : l’effet des écrans est largement palpable. Pour Philippe Lemaître, professeur à l’école primaire Molière de Casablanca, le constat est mathématique : “Quand on interroge les parents, on se rend compte que les excellents élèves n’ont pas accès aux écrans à la maison et, inversement, les moins bons élèves y ont beaucoup accès”. De même, ceux qui présentent un comportement agressif s’avèrent être abreuvés d’écrans. Ces dernières années, l’enseignant observe dans ses classes une augmentation des troubles de l’attention et « dys », un ralentissement dans les apprentissages et une concentration de plus en plus difficile.
Une “épidémie invisible”
Les effets ne se limitent pas au périmètre scolaire. Dans son cabinet casablancais, la pédopsychiatre Bahia Ouazzani accueille un nombre croissant de patients accusant du retard au niveau du langage, de la communication, du développement socio-affectif ou de la psychomotricité. “Quand je reçois par exemple un bébé qui ne rampe pas, un enfant atteint de dysgraphie ou de troubles neurovisuels, dans 95% des cas il y a des antécédents de surexposition aux écrans”, assure-t-elle. Chez les plus grands, cela se traduit par des troubles du sommeil dus au fait de veiller tard et un désintérêt marqué pour les autres activités. “Certes, je traite une population clinique qui n’est pas représentative de la population générale, mais quand même, je ne voyais pas tout ça il y a une quinzaine d’années”, précise la spécialiste.
Même son de cloche auprès des ophtalmologues, qui remarquent depuis dix ans une augmentation de myopies précoces imputables aux écrans. Philippe Lemaître en est témoin : “Depuis le covid, où les enfants ont davantage été exposés aux écrans, je n’ai jamais eu autant d’élèves qui portent des lunettes”. Si le phénomène n’est pas nouveau, c’est bien son ampleur qui inquiète les professionnels. Le professeur Abdelhak Zakir n’a pas de mots assez durs pour fustiger le danger des écrans. Ce pédiatre qui officie depuis 20 ans à Casablanca parle de véritable “intoxication”, allant même jusqu’à dénoncer une “épidémie invisible”.
Chaque jour, il voit défiler des parents dépassés par le phénomène et des enfants de plus en plus intolérants à la frustration. Comme cette maman d’un adolescent de 14 ans, marquée d’un bleu au bras suite aux coups de son fils quand elle a voulu lui retirer son téléphone. L’impact des écrans se manifeste aussi au niveau physique. Abdelhak Zakir est de plus en plus confronté à des problèmes d’obésité et des troubles de l’oralité. “Les enfants restent immobiles et mangent devant leur écran sans même avoir conscience de ce qu’ils avalent”, explique le pédiatre. Ce comportement se répercute même sur la colonne vertébrale : “À force de se courber sur leur smartphone ou leur tablette, ils développent des cyphoses (dos voûté, ndlr)”.
“Un écran allumé, c’est un enfant éteint”
Si les écrans nous accaparent tant, c’est parce qu’ils déclenchent dans le cerveau une émission de dopamine, impliquée dans le circuit de la récompense. Schématiquement, ce neurotransmetteur nous fait ressentir du plaisir pour nous motiver à reproduire ce qui est bon pour notre santé. Le sport, certains aliments ou encore la méditation provoquent par exemple ces shoots de bien-être. Mais aussi des substances nocives comme le tabac ou la drogue, qui empruntent le même circuit. C’est pourquoi la dopamine est à l’origine du mécanisme de l’addiction. D’ailleurs, en mai dernier, la France émettait un rapport officiel sur l’exposition des enfants aux écrans établissant, s’il en était besoin, leur caractère addictif. “Le danger des écrans, c’est l’excès, et il y en a beaucoup malheureusement, affirme Bahia Ouazzani.
Comme leur nom l’indique, les écrans s’interposent entre l’enfant et son environnement. Et c’est précisément là que le bât blesse quand ils sont consommés à forte dose. “Un tout-petit face à un écran n’a pas les capacités d’analyser ce qu’il voit. L’image d’une pomme ne remplacera jamais le fait de la tenir dans sa main, de sentir son odeur, son goût… Le cerveau des enfants est en construction, ils ont besoin d’explorer le monde réel en 3D et avec leurs cinq sens pour créer des connexions neuronales. Il leur faut donc des interactions riches et fréquentes”, martèle Abdelhak Zakir, qui résume : “Un écran allumé, c’est un enfant éteint”.
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C’est un fait, les écrans poussent à la passivité. “Les enfants dont le cerveau est bombardé d’images toute la journée développent une grande intolérance à l’ennui, vécu comme quelque chose d’anxiogène”, décrit Bahia Ouazzani. Or de l’ennui naît la créativité, composante essentielle du jeu qui est pour l’enfant une manière d’expérimenter le monde. “Moins disponibles pour regarder leurs parents, ils développent une immaturité dans le lien avec les autres et ont une compréhension superficielle du langage. Ils restent accrochés au sens des mots sans chercher la morale de l’histoire, la faculté de raisonnement est altérée”, détaille la pédopsychiatre.
À tel point que les médecins parlent aujourd’hui de “syndrome d’exposition précoce et excessive à l’écran” (EPEE). Il est également connu sous le nom (controversé) d’”autisme virtuel”, tant ses manifestations le rapprochent des troubles neurodéveloppementaux. Heureusement, à la différence de l’autisme d’origine génétique, les symptômes sont réversibles.
Tout n’est pas perdu !
Car oui, rassurent Bahia Ouazzani et Abdelhak Zakir, les choses peuvent rentrer dans l’ordre au bout d’un mois sans écran. Les deux spécialistes préconisent tout d’abord d’instaurer des règles fixes. “Pas d’écran à table, dans la chambre, attendre au moins deux heures après le réveil…”, énumère Bahia Ouazzani, qui ajoute: “L’enfant n’a pas la capacité de se réfréner, c’est à nous de mettre des limites”. Et pour éviter les crises, on prend soin de ne pas mettre fin au temps d’écran en plein milieu d’une partie de jeu vidéo ou d’un épisode.
L’astuce pour mieux faire passer la pilule quand on appuie sur le bouton off ? “Proposer autre chose, un moment de qualité comme un bon goûter ou une sortie qui fera plaisir aux enfants. Au début c’est dur, mais ils y prennent vite goût”, assure la pédopsychiatre. Selon elle, la clé pour entretenir un rapport sain aux écrans est d’en faire un moment de détente conscient. Et non pas une activité par défaut sous prétexte que les devoirs sont finis ou que personne n’est disponible pour jouer.

Pour s’y retrouver, on peut se référer au programme 3-6-9-12, initié par le psychologue français Serge Tisseron, qui pose les balises d’un usage raisonné des écrans. Aucune exposition de 0 à 3 ans, âge auquel on privilégie les interactions en famille. De 3 à 6 ans, on commence à autoriser 30 minutes à une heure de télévision par jour, mais pas encore les consoles de jeux. De 6 à 9 ans, on peut initier l’enfant aux jeux vidéo et aux outils numériques, en définissant un temps limité quotidien (2 heures maximum). Et à partir de 9 ans, on l’accompagne dans la découverte d’internet en le sensibilisant aux pièges qu’il peut rencontrer (désinformation, données non protégées…). Chaque étape étant l’occasion d’encourager l’autonomie de l’enfant, sa créativité et de favoriser le partage en famille.
On donne l’exemple !
“Quand on entre dans un foyer, on trouve en moyenne entre 8 à 12 écrans, entre les téléphones, les télévisions, les ordinateurs, les tablettes…”, fait remarquer Abdelhak Zakir. Or on le dit souvent ici, l’éducation passe par l’exemple. “Quand les parents se plaignent que leur enfant passe trop de temps devant la télé, je m’amuse à leur demander : et vous ? Je peux vous l’assurer, c’est presque toujours proportionnel. Les parents attendent beaucoup de leurs enfants mais eux-mêmes ne mobilisent pas de temps pour eux”, témoigne Bahia Ouazzani.
On lâche donc nos téléphones et on adopte les bons réflexes : partout où l’on va, on glisse dans notre sac une pochette avec du matériel de dessin, un livre à lire ou un lecteur pour écouter des podcasts. Il existe pléthore d’astuces pour occuper nos enfants sans écran, alors à nous de jouer !
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Photo (c) : Milk Magazine