MOHAMED OUAHBI, LE COACH 2.0 CHARGÉ DE MENER LE MAROC VERS 2030

MOHAMED OUAHBI, LE COACH 2.0 CHARGÉ DE MENER LE MAROC VERS 2030

Discret, analytique, formateur, champion du monde U20 et désormais sélectionneur des Lions de l’Atlas, Mohamed Ouahbi arrive à la tête du Maroc à un moment charnière. Voici tout ce qu’il faut savoir du coach qui pourrait marquer une décennie.

Le 20 mars dernier, à l’auditorium du Complexe Mohammed VI de football, Mohamed Ouahbi a tenu sa première grande conférence de presse en tant que sélectionneur des Lions de l’Atlas. Un moment très attendu, celui où il a dû dévoiler sa première liste et commencer à imprimer sa marque. Les 27 et 31 mars prochains, il dirigera ses premiers matchs face à l’Équateur à Madrid, puis contre le Paraguay à Lens. Au Maroc, un sélectionneur n’a jamais le luxe d’une montée en puissance progressive. Il entre directement dans l’arène. Pour Mohamed Ouahbi, s’y ajoute un paradoxe rare. C’est un entraîneur prestigieux, mais encore partiellement méconnu du grand public.

Nommé le 5 mars dernier pour succéder à Walid Regragui, Mohamed Ouahbi arrive avec un titre mondial chez les U20, mais sans passé en Botola, sans passage à Casablanca, au Raja ou au Wydad – les deux plus grands clubs du pays. Donc sans cette exposition permanente qui fabrique la notoriété locale. Or, comme le rappelle le journaliste Jassim Ahdani, “ce sont souvent les Casaouis qui font et défont l’opinion publique en matière de football”. Mohamed Ouahbi arrive donc avec une légitimité, mais une popularité encore à construire au Maroc.

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L’homme d’une génération

C’est là que le personnage devient intéressant. Mohamed Ouahbi n’est pas sorti de nulle part. Mais, une partie du grand public l’a vraiment découvert au Chili, en octobre 2025, quand ses Lionceaux ont traversé un groupe de la mort avec le Brésil, l’Espagne et le Mexique, avant d’éliminer la France puis de battre l’Argentine en finale. Avant le tournoi, il avait lancé, calmement : “Nous pouvons gagner.” Personne ou presque n’y avait prêté attention. La presse avait même parfois confondu son nom avec celui d’Abdellatif Ouahbi, le ministre de la Justice. 

Puis il a gagné. Et d’un coup, ce technicien discret est devenu l’homme d’une génération. Pas seulement parce qu’il a soulevé un trophée, mais parce qu’il a donné un visage à une idée beaucoup plus vaste. Le Maroc ne forme plus seulement pour alimenter les clubs européens, il forme pour gagner et exister au plus haut niveau.

 

Depuis 2022, Mohamed Ouahbi a façonné cette équipe sur trois piliers : discipline, cohésion, confiance. Son mantra, “pas d’excuses, pas de reproches”, disait tout de sa méthode. Chez lui, pas de refuge derrière les circonstances, pas d’alibi. Les joueurs racontent un coach proche, exigeant, précis, presque pédagogique, un grand frère plus qu’un aboyeur. Et ceux qui l’ont connu jeune disent tous la même chose, il était déjà entraîneur avant de l’être. Pas une vedette en devenir. Un cerveau. Quelqu’un qui regardait le jeu comme on démonte une machine pour comprendre comment elle fonctionne.

 

C’est aussi pour cela que la nomination de Mohamed Ouahbi colle si bien au moment marocain. Le royaume n’en est plus au temps du simple coup d’éclat. Il a investi, structuré, professionnalisé. L’Académie Mohammed VI, la montée en puissance de la Fédération dirigée par Fouzi Lekjaa, la logique de soft power par le sport, les résultats accumulés depuis 2018 : tout cela a créé un environnement où un profil comme Ouahbi devient possible, presque logique. Pas besoin d’en faire des tonnes. La stratégie sportive marocaine, tout le monde la connaît. Le plus important est ailleurs. Elle a suffisamment mûri pour promouvoir un formateur de haut niveau à la tête des Lions sans devoir impérativement se cacher derrière un grand nom international.

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Mohamed Ouahbi, coach 2.0 et promesse de beau jeu

Mais Mohamed Ouahbi n’est pas seulement le produit d’un système. Il est aussi un style. Né en 1976 à Schaerbeek, en Belgique, dans une famille d’origine rifaine, formé comme entraîneur en Belgique, passé par le Maccabi Brussels puis Anderlecht, il coche toutes les cases du coach nouvelle génération. Data, vidéo, lecture des zones, circuits de passes, ajustements en temps réel : c’est un crack de l’analyse, un coach 2.0 au sens fort, pas gadget. Il peut préparer un match comme d’autres préparent une opération chirurgicale. Et dans le même temps, il vient d’une culture où l’on aime le jeu court, la technique, l’intelligence tactique, les changements de rythme, l’audace. C’est là qu’il peut parler au public marocain.

Car ce public-là est particulier. Il est exigeant, impatient, parfois théâtral. Il veut gagner, bien sûr. Mais il veut aussi vibrer. Au Maroc, un jeu pauvre, verrouillé, sans imagination, laisse des traces même lorsqu’il rapporte des victoires. Walid Regragui a laissé un héritage immense avec la Coupe du monde 2022, mais aussi une frustration durable ; celle d’un meneur d’hommes brillant, pas toujours capable de faire basculer un match sur le plan tactique ou de changer de système en cours de match. Mohamed Ouahbi arrive avec la promesse inverse. Plus de lecture, plus d’adaptation, plus de souplesse. Et peut-être, surtout, davantage de “beau jeu”, ce mot un peu flou mais central dans l’imaginaire marocain.


Une nomination entre stratégie, coulisses et pouvoir

La nomination de Mohamed Ouahbi n’a d’ailleurs rien eu d’un long fleuve tranquille. Tarik Sektioui faisait partie des options sérieuses. Ancien international marocain, ancien attaquant, entraîneur du Maghreb de Fès, il venait de remporter le CHAN et la Coupe arabe avec les sélections locales. Beaucoup pensaient qu’il succéderait à Regragui. Finalement, il n’a pas été choisi et a signé le 22 mars comme sélectionneur d’Oman, ce qui alimente forcément l’idée d’un rendez-vous manqué avec les Lions.

 

En parallèle, le Maroc regardait plus haut encore. Xavi, ancien joueur et entraîneur du FC Barcelone, a confirmé avoir reçu une offre pour prendre la sélection. Andrés Iniesta, lui aussi ex du Barça et champion du monde avec l’Espagne en 2010, a également été évoqué pour un rôle technique ou structurel dans la perspective de la Coupe du monde 2030. La Fédération voulait du cerveau, du prestige, de la méthode. Elle a finalement opté pour un profil moins glamour, mais peut-être plus cohérent.

Le flou sur le contrat de Mohamed Ouahbi renforce cette impression de nomination à plusieurs lectures. Officieusement, tout pousse à penser qu’il est là pour emmener le Maroc jusqu’au Mondial 2026 tout en préparant la génération 2030. Officiellement, en revanche, la Fédération n’a pas détaillé devant la presse la durée exacte ni les objectifs précis de son engagement, contrairement à ce qui avait été davantage balisé sous Hervé Renard ou Walid Regragui. Cette opacité nourrit l’idée d’une mission à la fois centrale et encore ouverte. Ni pompier de service, ni sélectionneur installé pour dix ans. Quelque chose entre les deux.

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Main de fer dans un gant de velours ? 

En revanche, Mohamed Ouahbi est un décideur. Pour l’accompagner,  il a choisi des profils qui pèsent. João Sacramento, ancien adjoint de José Mourinho (entraîneur entre autres de Chelsea FC, Real Madrid, Manchester United, Inter Milan), est un signal de niveau, de réseau, d’ambition. Youssef Hadji, frère de Mustapha Hadji, Ballon d’or africain 1998 et ancien cadre de la sélection, apporte de son côté une mémoire marocaine et un ancrage dans la maison Lions. Personne ne lui a imposé ce staff. Mohamed Ouahbi a choisi des hommes qui disent quelque chose de sa méthode et de son autorité.

 

Sa première liste allait dans le même sens. Pas de révolution de façade. Mohamed Ouahbi a gardé l’ossature héritée de Regragui, mais a glissé ses marqueurs : trois champions du monde U20, Yassine Gessime, Ismaël Baouf et Yassir Zabiri, auxquels il ajoute Rabbi Hrimat, enfin sélectionné après avoir été longtemps écarté. C’était à la fois sportif et politique. Un message à ceux qui veulent voir la nouvelle génération monter. Un message aussi à ceux qui reprochaient à l’ancien staff de négliger certains profils du championnat local.

Et puis il y a eu cette petite phrase, presque rien, presque tout. Interrogé sur la décision controversée de la CAF de réattribuer la CAN au Maroc après la finale chaotique perdue contre le Sénégal, il s’est contenté de répondre : “Ça fait plaisir.” Pas de triomphalisme, pas de grande théorie, pas de numéro. C’est peut-être là, paradoxalement, qu’on le comprend le mieux. Derrière le discret, il y a un homme qui sait exactement ce qu’il veut, choisit ses mots, choisit ses hommes, choisit ses signaux. Et qui ne perd pas d’énergie à jouer un rôle.

 

Le véritable défi de Mohamed Ouahbi commence maintenant. Pas seulement gagner ses deux premiers matchs contre l’Équateur puis le Paraguay. Mais convaincre qu’il peut transformer un pays amoureux du jeu en sélection capable d’allier méthode, panache et continuité. Walid Regragui avait été le héros d’un moment. Mohamed Ouahbi doit essayer de devenir l’homme d’une durée. Et c’est une mission autrement plus difficile.

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