INTERVIEW GHIZLANE MAMOUNI, LA NOUVELLE PASIONARIA DE L’ÉGALITÉ HOMME-FEMME

L’égalité homme-femme ? Ghizlane Mamouni a découvert qu’elle n’existait pas au Maroc à l’occasion d’une épreuve familiale. Cette avocate au caractère bien trempé en a fait un combat personnel, pour toutes et tous. Alors que la réforme de la Moudawana suit son cours, Shoelifer a souhaité recueillir son point de vue, détonnant et optimiste !

Ghizlane Mamouni prend le temps de répondre aux questions de Shoelifer, entre deux dossiers et une réunion. Accessible, ultra-spontanée, dynamique et chaleureuse, cette avocate en droit bancaire et financier annonce ses voeux pour 2024 : “la paix et l’égalité homme-femme”. Considérée comme une véritable “guerrière” par ses proches, Ghizlane Mamouni est devenue la nouvelle cheffe de file du féminisme et de la parité au royaume. 

Pourtant, au départ, “j’étais très loin du militantisme et du droit relatif à la famille. C’est mon divorce, il y a quelques années en arrière, qui m’a conduit à lire la Moudawana. Et c’est ainsi que j’ai découvert que j’étais une sous-citoyenne devant la loi. Alors que dans ma vie professionnelle, je conseille l’État pour des opérations représentant plusieurs milliards de dirhams”, résume-t-elle. À cette époque, Ghizlane fait face à un mur : la tutelle des hommes sur le partage des biens et les enfants. “À cause de ça, mes enfants ont failli être déscolarisés. Il n’y avait que ma signature sur leurs fiches d’inscription et ça a posé un problème”. 

Et c’est comme ça que qu’elle s’est engagée dans la longue bataille pour l’égalité homme-femme. “Un combat vital et salvateur pour moi”, précise Ghizlane. Ses deux enfants –des jeunes garçons– sont d’ailleurs de tous ses combats et de tous les débats. Les points forts de cette militante ? Un esprit rigoureux, beaucoup de courage et une excellente connaissance de l’histoire de l’islam.

Ghizlane Mamouni a d’abord rejoint le collectif Moroccan Outlaw, qui milite notamment pour l’abolition de l’article 490 du Code pénal sanctionnant les relations sexuelles hors mariage. Puis, en 2023, elle a co-fondé Kif Mama Kif Baba, une association féministe pour l’égalité homme-femme et la justice de genre. Ainsi que Hiya, un mouvement réunissant la génération militante 2.0, qui multiplie les actions et les plaidoyers en faveur de la parité. 

Le credo de Ghizlane Mamouni ? En bonne avocate, faire changer et évoluer les lois, dont la Moudawana et le Code pénal. Deux textes vecteurs d’injustice pour les femmes et les enfants. Alors qu’une nouvelle réforme du Code de la famille (Moudawana) est actuellement sur les rails, la rédac’ a voulu recueillir son point de vue. Entretien. 


Le processus de consultations autour de la réforme du Code de la famille a pris fin le 27 décembre. Vous y avez participé. Quelles sont vos impressions ? 

Nous avons été reçues une fois dans le cadre du mouvement Hiya, qui regroupe les principales militantes 2.0, la nouvelle génération, dont je suis l’un des porte-voix. Nos idées et nos revendications sont les mêmes que les autres générations de féministes, mais nous n’avons pas la même façon de les porter. Nous nous sommes focalisées sur l’égalité homme-femme dans le divorce, la garde et la tutelle, mais aussi dans l’héritage, l’interdiction du mariage des enfants et de la polygamie, la suppression de la distinction entre filiation légitime et illégitime et de l’article 400 de la Moudawana qui renvoie au rite malékite. En face de nous, le conseil était très à l’écoute, mais ils n’ont pas exprimé leurs positions. Nous ignorons ce qu’ils vont prendre en compte ou non.

Globalement, dans le milieu féministe, il y a un vrai alignement dans les revendications, même si nous pourrions faire beaucoup mieux en terme d’union des forces. Mais dans la société, il y a encore beaucoup de résistance. Dès qu’on a parlé d’une réforme de la Moudawana et d’égalité homme-femme, plusieurs fake news ont circulé sur la Toile. Il y a même une association dédiée aux hommes violentés par leurs épouses qui s’est créée du jour au lendemain. Et qui plaide pour la polygamie ! Si on est battu par une épouse, pourquoi en vouloir trois autres (rires) ? On a assisté à une percée des masculinistes. À beaucoup d’ignorance. Et surtout au barrage de l’islam politique, qui estime que tel ou tel progrès est contraire à l’islam. Alors qu’en réalité, les lois civiles actuelles ont supprimé beaucoup de droits pour les femmes prévus dans le Coran. 

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Au lieu d’une réforme en faveur de l’égalité homme-femme, les responsables politiques parlent dorénavant de révision. Redoutez-vous que la montagne accouche d’une souris ? 

Pas de chance pour vous, je suis une ultra-optimiste ! Dans mon travail, je ne peux pas plaider mes dossiers si je n’ai pas la conviction de gagner. Certes, nos aspirations en matière d’égalité homme-femme sont hautes et le combat est loin d’être fini. Même si des textes progressistes étaient votés, il faudra se battre pour leur juste application. Il faudra aussi se battre pour du concret : plus d’hébergements pour les femmes victimes de violences, par exemple.

Pour moi, ce qu’il se passe actuellement, c’est l’occasion de faire un vrai ménage. Après, révision ou réforme, termes qui diffèrent selon l’arabe ou le français, ça ne veut rien dire. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’égalité homme-femme !  Si 100% de nos revendications étaient acceptées, on pourrait appeler ça “réforme majeure et approfondie” tout autant que “ simple mise à jour de la Constitution de 2011”, un texte qui entérine déjà l’égalité homme-femme. Par ailleurs, le Maroc vient d’être élu à la présidence du Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies (ONU), et celà nous donne beaucoup d’espoir. Il serait contradictoire d’occuper ces fonctions sans opérer une vraie égalité homme-femme en droits et en devoirs dans les lois marocaines. 


Finalement, sur quoi l’égalité homme-femme bute t-elle encore aujourd’hui ? 

Les résistances à l’égalité homme-femme viennent des “conservateurs”, qui se servent de l’islam à des fins politiques en utilisant la peur. Malheureusement, ils ont une capacité de mobilisation importante. Mais, ils trompent les citoyens car leur lecture de l’islam n’est ni vraie, ni authentique. Ils prônent l’inégalité entre hommes et femmes, alors que l’islam, en tant que civilisation et système juridique, a institué beaucoup de droits pour les femmes. Je le dis en toute objectivité. Comment en sept siècles avons-nous pu passer d’une idéologie avant-gardiste et féministe à une idéologie pareille? Et qui va à l’encontre du Coran. 

Le roi Mohammed VI a donné pour instruction de ne pas rendre hallal ce qui est haram. J’ai passé nos revendications portant sur l’égalité homme-femme au peigne fin et aucune d’entre elles n’est haram. Néanmoins, ces résistances étaient déjà présentes en 2004, mais une fois que le souverain s’est prononcé en faveur d’une réforme progressiste, le texte a avancé. Et personne n’a osé broncher. 

Avec Hiya et Kif Mama Kif Baba, nous investissons énormément les réseaux sociaux et les médias. Notamment pour déconstruire l’idée selon laquelle nos revendications sont un copié-collé de l’Occident. J’adore faire ce travail de déconstruction et je démontre que toutes nos revendications liées à l’égalité homme-femme sont avant tout pensées dans l’intérêt supérieur de l’enfant. 

L’autre chose qui me révolte, ce sont les juges et les adouls qui n’appliquent pas les lois en vigueur. Il y a des acquis de 2004 que les juges refusent d’appliquer, c’est très choquant. Il y a encore énormément de résistance à octroyer la tutelle à la mère, alors que le père est démissionnaire ou absent. Et puis bien sûr, il y a le traitement de la pédocriminalité. Le Code pénal est imparfait, mais il punit cette typologie de crimes d’une peine allant de 10 à 30 ans de prison ferme. Pourtant, les juges s’acharnent à trouver des circonstances atténuantes aux pédocriminels. La moyenne des sanctions est de 3 ans. Il faudrait interroger la sociologie des juges. Et pour protéger nos enfants, il faudrait leur interdire de prononcer des circonstances atténuantes en faveur de pédocriminels.

Avant, le droit de la famille était une prérogative royale. Depuis 2011, il est entre les mains des parlementaires. Et pourtant, ils se cachent tous derrière “l’arbitrage royal”. Il y a un gros manque de courage politique. 


Vous croyez aux changements des lois pour faire évoluer les mentalités en terme d’égalité homme-femme ? 

Quand les inégalités et les violences sont inscrites dans la loi, j’ai une réaction épidermique. Nos deux textes majeurs que sont la Moudawana et le Code pénal entérinent ces inégalités et ces violences. Et les articles de loi touchent principalement les femmes. Je pense notamment à l’interdiction d’avorter. Ou encore à la criminalisation des relations sexuelles hors mariage qui poussent des victimes de viol en prison, alors que seulement 3% des viols font l’objet de dépôt de plainte au Maroc.

Mon engagement, mon combat, c’est d’abord la loi. Nos textes de lois –notamment le Code de la famille et le Code Pénal– sont archaïques et ne sont pas à la hauteur du Maroc d’aujourd’hui. Par ailleurs, les articles liberticides du Code pénal ne sont pas en conformité avec le Coran. À vrai dire, ils ressemblent plutôt aux idées catholiques de Napoléon, dont nous avons hérité le code pénal de 1810. Dans le Coran, Dieu n’insuffle une âme que lorsque l’embryon devient un foetus. Trois écoles théologiques sur quatre accordent donc un droit à l’IVG et ne divergent que sur la question du  délai. 

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Est-ce que vous pensez que les nouvelles générations au Maroc sont plus ouvertes sur l’égalité homme-femme ? 

Des études parlent d’une montée du conservatisme chez les jeunes. Mais sur le terrain, je trouve les jeunes plus décomplexés que ma génération, plus ouverts à l’égalité homme-femme. Ils maîtrisent la communication. Ils sont ultra-connectés. Ils débordent d’idées. À tel point qu’il faut les canaliser. Chez Kif Mama Kif Baba, il y a une réelle mixité sociale et de genre. Nous servons de plateforme d’encadrement, d’émancipation et d’empowerment. 

Récemment, nous avons produit une série sur la masculinité toxique. Et j’ai vu que les jeunes hommes comprenaient combien le patriarcat pesait aussi sur leurs épaules. Parce que ce système leur met la barre très haut et qu’il génère beaucoup de pression.


Et quels sont vos projets pour la nouvelle année ? 

Pour l’année 2024, nous sommes sur le qui-vive. Nous faisons énormément de conférences, en plus de nos activités habituelles. Parmi celles-ci : les formations en droit et genre, ou encore la cellule d’écoute et de soutien mensuel pour les femmes. Nous allons très bientôt démarrer une belle campagne sur la Moudawana et l’égalité homme-femme. Nous nous préparons activement à la résistance dans la suite du processus de réforme de la Moudawana. J’entends par là que nous allons chercher des partenaires, notamment auprès des syndicats. Mais nous avons aussi hâte de lire le projet de loi. Nous allons chercher les failles, lire entre les lignes, pointer les contradictions entre les articles et confronter le ministre de la Justice, s’il y a lieu. 

Un autre projet : après le séisme de Al Haouz, nous avons monté  une coalition de veille et d’action avec des associations de terrain très sérieuses. Le but étant de surveiller les phénomènes d’exploitation des femmes et des mineures dans la région. Enfin, il reste encore le combat du Code pénal, dont la réforme se fait attendre !

Photo (c) : Ghizlane Mamouni

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