Des bijoux talismans, un féminin sacré qui s’illustre en or et en pierres, et une créatrice, Yasmine Bakkali, au parcours aussi atypique qu’inspirant… Manoyas, maison parisienne de joaillerie d’auteur, vient poser ses écrins dans les vitrines de Mounier & Bouvard à Casablanca et Rabat. Rencontre.
Il y a des marques qui scintillent. Et d’autres qui résonnent. Manoyas est de celles-là. Créée à Paris en 2023 par Yasmine Bakkali, cette maison de joaillerie spirituelle cultive une rare singularité : celle de donner un sens à la beauté. Et ce sens-là, la créatrice l’a longtemps cherché, avant de le révéler à travers l’or et la pierre. À première vue, rien ne la destinait à la joaillerie. Mais à y regarder de plus près, sa reconversion, après vingt-trois années passées dans les arcanes du conseil stratégique et de la finance internationale, trouve toute sa cohérence.

Une passion qui remonte à l’enfance
Retour dans les années 70. Yasmine naît à Rabat, d’un père marocain et d’une mère belge. Elle passe les dix-huit premières années de sa vie dans la capitale. C’est sa mère qui l’initie aux bijoux. Mais cette rencontre avec l’orfèvrerie ne commence pas comme un beau roman. « Enfant, ma mère me traînait dans les souks et chez les bijoutiers à la recherche de belles pièces. Je le faisais plutôt contrainte et forcée. » Elle commence pourtant à se passionner pour les petites mains de fatma qu’elle collectionne.
« J’en avais toute une panoplie. Les commerçants m’en donnaient beaucoup. Elles faisaient office de poupées à une époque où on avait peu de jouets au Maroc. Ma sœur est née six ans après moi et je ne suis allée à l’école qu’à cinq ans. J’ai donc grandi en solo, seule avec moi-même à m’inventer des histoires. Aujourd’hui, on dirait que j’étais une enfant un peu perchée », avoue-t-elle en riant. Ce qui n’était au départ qu’un attrait discret pour les bijoux s’est mué, au fil du temps, en une passion profonde. « Pour mes anniversaires et pour Noël, je ne demandais plus que des bijoux. »
De la finance à la création : parcours d’une âme éveillée
À l’adolescence, elle se plonge dans la philosophie et commence à s’interroger sur la symbolique des bijoux. Elle est attirée par le sens caché derrière l’orfèvrerie et par certaines pièces, comme l’iconique Love de Cartier ou les menottes de Dinh Van. Elle rêve de passer le concours de la Haute École de Joaillerie à Paris. Le veto paternel est sans appel. Ce sera l’école de commerce. « Je me suis construit une carapace pour mener à bien mes études, puis pour endurer une carrière dans des structures internationales financières tout sauf bienveillantes, extrêmement concurrentielles et masculines. Je m’en suis plutôt bien sortie ».
Sauf qu’à force de trop malmener son être profond, la carapace a fini par se fissurer. Les accidents de la vie et un burn-out sévère ont sonné le signal de la remise en question de ses choix de vie. « À 46 ans, il y avait trop de signes de l’univers qui m’incitaient à enfin m’écouter. » Les médecins l’obligent à s’arrêter. Une pause salvatrice d’un an qui l’oblige à réfléchir au sens de sa vie. À la faveur d’un bilan de compétences, son rêve d’enfant rejaillit comme une évidence. Elle décide de faire un pas de côté pour enfin l’écouter : créer une maison de joaillerie porteuse de sens.
La joaillerie comme chemin de transformation
Hors des circuits classiques du métier, Yasmine Bakkali crée Manoyas — contraction de « les mains de Yasmine » —, en hommage aux petites mains qu’elle collectionnait enfant. Elle se façonne un univers inspiré de sa triple culture (belge, marocaine et française), de ses lectures de philosophies orientales, du bouddhisme et de ses deux années passées en Inde. « Je suis nourrie d’avoir vécu dans des endroits différents. Je ne suis jamais d’un côté ou de l’autre. » Le résultat ? Une joaillerie de l’âme, poétique, profondément incarnée. Chaque bijou est un message. Une vibration. Une main tendue vers soi-même – ou vers plus grand que soi.
Chez Manoyas, on ne parle pas simplement de bague ou de pendentif. On parle de bijoux talismans à porter au quotidien, comme une affirmation silencieuse de ce que l’on est ou de ce que l’on traverse. Une dimension que la créatrice exprime ainsi : « J’ai tendance à m’attacher à des gris-gris qui deviennent des repères, dans lesquels s’incarnent mes peurs. Chaque bijou porte une intention à travers la pierre qui l’orne, sa couleur, sa forme. On le choisit pour s’en rappeler. » Sa démarche créatrice emprunte aussi à cette philosophie : Yasmine Bakkali part du sens pour trouver le design qui le représente. Comme avec le lotus, emblème de la marque, symbole de la résilience d’une fleur qui grandit dans des eaux boueuses.
Toutefois, du rêve à la réalité, la route est encore longue. Yasmine ne vient pas du sérail de la joaillerie. « Quand je débarquais dans des ateliers avec mes dessins en expliquant mon parcours, on me regardait avec des yeux ronds. » De fil en aiguille, elle contacte un maître joaillier à la retraite à Valence, en France, qui lui donne sa chance, séduit par son sens de l’organisation et la maîtrise de son produit. Il l’aide à réaliser ses premiers prototypes. Mais quand elle cherche un atelier plus conséquent pour réaliser le reste de la collection, les portes se ferment à nouveau.
À lire aussi : LAMIAA DAÏF : DE CASABLANCA À LA SILICON VALLEY, LA MAROCAINE QUI REDÉFINIT LE LEADERSHIP AU FÉMININ
Mounier & Bouvard : une rencontre décisive
Comme un retour aux sources, c’est au Maroc, terre d’artisans et de traditions, que l’élan reprend. Une amie lui rappelle que là-bas, la bijouterie est aussi un art ancestral. Elle contacte Hugues Renouf chez Mounier & Bouvard, institution de la joaillerie au Maroc. Séduit par l’idée, il lui fabrique ses deux collections en moins de deux mois. Ce partenariat marque une étape clé dans l’émergence de ses bijoux talismans. De retour en France, ses prototypes sous le bras, elle lance son site internet fin 2023. L’entourage puis le bouche-à-oreille assurent les premières ventes, suivies de quelques commandes sur mesure.
En 2024, elle vend pour la première fois à des clientes anonymes. Puis, à la fin de cette même année, quelques pièces sont proposées dans une boutique vintage rue de Richelieu, à Paris. Mais en France, l’univers de la joaillerie est un monde fermé. « C’est compliqué d’être référencé. Il y a énormément de marques. On attend que vous soyez connue pour vous donner une chance. » Pour rêver avoir une place dans les grands magasins parisiens, Manoyas doit d’abord passer par les salons spécialisés.
Un orientalisme assumé
Parallèlement, Yasmine a également choisi d’assumer sa touche orientalisante. « En France, on m’a dit que l’une de mes collections était un peu typée alors que je la trouve très stylisée. J’ai donc décidé d’assumer cette origine et d’avancer sur le Maroc et le Moyen-Orient, où la marque plaît beaucoup. » Après un salon au Moyen-Orient, Manoyas a récemment été approchée par un concept store à Dubaï, Poison Drop, où elle sera bientôt présente. En juillet et en septembre, on pourra également la retrouver dans les salons de joaillerie parisiens « Precious Room » et « Brilliant ». Avec l’espoir de toucher les boutiques dans un deuxième temps.
Aujourd’hui, Manoyas entre dans le cercle très fermé des maisons représentées par Mounier & Bouvard. Les créations de la jeune marque sont désormais exposées dans leurs trois boutiques emblématiques : Morocco Mall et Maârif à Casablanca, Méga Mall à Rabat. Pour célébrer cette arrivée, Manoyas a donné rendez-vous à ses clientes, muses et partenaires le mardi 17 juin chez Esthécare Casablanca. Lors de cette soirée orchestrée par Shoelifer et placée sous le signe de la création, de la transformation et de la transmission, Manoyas a dévoilé ses deux collections, Les ManoYas et ÉponYme. Un moment à l’image de la marque : sincère, féminin, habité, et l’occasion d’un échange inspirant autour de la créativité intérieure et des chemins de reconversion.
Des collections vibrantes et incarnées
Les deux collections de la maison, Les ManoYas et ÉponYme, incarnent la vision de Yasmine Bakkali. La première, directement inspirée de la main de Fatma stylisée, se décline en cinq modèles (Équilibre, Sérénité, Intuition, Force, Sensualité), en or recyclé 18 carats. Chaque pièce est pensée comme un rappel constant d’un état d’esprit, comme un mantra incarné : « Les mantras, ces mots sacrés qui résonnent en nous, sont bien plus que de simples répétitions. Ils agissent comme des rappels constants de nos intentions profondes et éveillent en nous une énergie positive. »
Autre ligne forte : la collection ÉponYme, construite autour du lotus, symbole universel de renaissance. La créatrice l’explique avec poésie : « Comme le lotus qui émerge de l’eau, il symbolise la capacité de se renouveler et de révéler sa beauté intérieure malgré les obstacles. » Ici, les bijoux talismans associent l’or à des matériaux nobles – céramique bleue, pierres fines comme l’améthyste, la topaze ou la citrine – chacune porteuse d’un sens différent.
Un sens que Yasmine Bakkali a longtemps cherché dans les chiffres, la performance ou la dissonance et qu’elle a finalement trouvé dans le bijou. « Je suis le produit de choses qui ne vont pas ensemble, d’univers conflictuels. Ce sont dans ces petits objets que j’ai matérialisé mon désir de paix. » Loin des apparences souvent associées à la joaillerie traditionnelle, Manoyas n’est pas seulement une marque. C’est une réconciliation.
Manoyas, chez Mounier & Bouvard
29 rue Brahim Nakhai, Maârif, Casablanca
Morocco Mall, Casablanca
Méga Mall, Rabat
Photo (c) : Yasmine Bakkali