SEXTOYS : TOUJOURS AUSSI TABOUS ?

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Alors que les ventes mondiales de sextoys ont grimpé en flèche durant le confinement, la rédac’ s’est interrogée sur ce phénomène. Objets à la mode ou véritable changement des mentalités ? Et au Maroc, le sujet est-il toujours aussi tabou ? Eh bien, pas tant que ça, selon la sociologue Soumaya Naamane Guessous…

2020 : année record pour les sextoys. À travers le monde, les ventes ont été multipliées par trois et plusieurs millions de personnes en ont fait l’acquisition durant la pandémie de COVID-19. Certes, leur utilisation n’est franchement pas nouvelle –les premiers sextoys (godemichés) retrouvés par des archéologues dateraient même de 27.000 avant JC– mais ils ont longtemps été vus comme des objets réservés à un public d’initiés. Ils sont aujourd’hui design et ludiques. Auparavant vendus sous le manteau ou dans des boutiques un peu glauques, on les trouve désormais, chez nos voisins du nord, dans des lieux grand public. “Love shops” branchés, grandes parfumeries et boutiques de lingerie n’hésitent plus à mettre le sextoy sur le devant de la scène (ou plutôt en vitrine). Et avec l’arrivée d’internet, les ventes ont décollé. Logique, puisqu’en quelques clics on peut pimenter sa vie de couple sans sourire gêné au vendeur. Si bien que le marché mondial des sextoys représente plus de 25 milliards de dollars (selon une étude Kantar datant de 2018). Et au Maroc ? Ils sont toujours interdits. En 2012, un commerçant qui avait tenté d’ouvrir le premier sexshop du Royaume a été condamné à huit mois de prison. Depuis, personne ne s’y est officiellement risqué. Seule solution, en acheter sous le manteau ou fouiner un peu sur la toile pour en trouver. Mais cela signifie-t-il pour autant que les sextoys sont toujours un sujet tabou ? Pas forcément, nuance la sociologue Soumaya Naamane Guessous. 


D’Emmanuelle à Sex and the City

Longtemps, la sexualité était un pan de notre vie dont on ne parlait pas, même au sein du couple. Quant aux sextoys, leur achat se faisait dans de sombres boutiques et était assimilé à de la perversion. Soumaya Naamane Guessous contextualise : “Dans toutes les sociétés et toutes les religions, l’autosatisfaction sexuelle était condamnée et donc forcément très taboue. Dans les sociétés occidentales, la parole s’est libérée dans les années 70. Les sexshops ont pu avoir pignon sur rue et on trouvait même de la pornographie dans les grandes surfaces. Mais c’était un monde encore très masculin”.  Si, au début des années 90, on assiste à un regain de pudeur afin de protéger les mineurs (notamment de la pornographie) la sexualité elle, n’est plus taboue. On en parle librement. Et elle s’affiche même à la une des magazines ainsi que dans nos films et séries, faisant évoluer les mœurs et mettant à mal certains a priori. En 1998, sort une série qui raconte les tribulations de quatre célibattantes new-yorkaises à la sexualité décomplexée. En six saisons et 94 épisodes, Sex and the city est devenu un vrai phénomène sociologique, contribuant largement à la démocratisation des sextoys à travers le monde. En 2000, ces derniers deviennent même un objet de mode en France grâce à la créatrice Sonia Rykiel. Son fameux canard s’affiche partout dans l’Hexagone, y compris sur les étagères, façon déco. Autre date marquante, 2012 et la sortie du film 50 shades of grey. D’abord phénomène littéraire, son adaptation sur grand écran a ouvert le dialogue au sein des couples et a considérablement dopé les ventes de sextoys (+ 400% aux États-Unis pour la marque suédoise Lelo). Posséder un sextoy est presque normal, voire tendance.

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Des ventes qui explosent à travers le monde

Outre les love-shops branchés, c’est internet qui a banalisé leur achat. “Grand timide, passer la porte d’un sexshop m’était impossible. L’ambiance et le fait de devoir demander conseil à un vendeur… Jamais ! Avec internet, tout est plus facile et j’ai pu franchir le pas” nous confie Karim*. Pour la sociologue Soumaya Naamane Guessous, l’accessibilité et l’anonymat du web a largement contribué à libérer la parole. “Ce qui était au départ traité sur le ton de la plaisanterie est devenu un sujet comme un autre. Sur internet, on peut échanger, demander des conseils et comprendre l’utilisation des sextoys. La gêne a volé en éclat et la parole s’est libérée”. Si bien qu’aujourd’hui, 51% des Français âgés de 18 à 69 ans déclare avoir déjà utilisé un sextoy au cours de leur vie. Et pourtant, contrairement aux croyances populaires et aux clichés, nos voisins français n’arrivent qu’en quinzième position des pays les plus coquins. C’est dire si leur utilisation s’est popularisée. 


Halte aux idées reçues

D’ailleurs, finis les clichés sur les femmes et les sextoys. Vous savez, cette image de la femme célibataire endurcie qui, lorsqu’elle ne trouve pas d’homme à se mettre sous la main, utilise un substitut à piles. Or, les hommes sont d’aussi grands consommateurs que les femmes. Et leur utilisation se fait de plus en plus en couple, histoire de pimenter un peu la vie à deux. La sociologue confirme : “Le grand stéréotype est de croire qu’on va vers ces objets par manque, ou pauvreté dans sa vie sexuelle. Au contraire. On achète des sextoys soit pour mieux explorer son corps et se connaître, soit pour rechercher un peu de fantaisie dans son couple et sortir de la routine, avec des orgasmes d’une autre intensité et plus diversifiés.”


Quid du Maroc ? 

Impossible d’avoir des chiffres fiables sur leur vente ou utilisation puisque leur vente est encore interdite. D’ailleurs, parler librement de sexualité peut encore être mal vu. Mais ce n’est pas un scoop, l’un des mots les plus recherchés sur la toile marocaine est “sexe” ! (Ok, juste après “Covid” depuis près d’un an). Preuve que le sujet intéresse. Selon Soumaya Naamane Guessous, les jeunes Marocains parlent beaucoup plus librement de sexualité que leurs ainés. Et même si le dialogue se fait plutôt entre personnes du même sexe, les couples aussi évoluent. “L’accès à la pornographie s’est banalisé. Les hommes sont dorénavant nombreux à vouloir en regarder avec leur épouse. Et au sein de la nouvelle génération, il n’y a plus de rejet de la part des femmes, qui comprennent qu’elles ne sont pas en concurrence avec ces films. Elles revendiquent même leur plaisir à en regarder”. La sociologue estime que l’on vit une période de changements profonds qui libèrent la parole et peuvent peut-être amener à une utilisation plus libérée des sextoys. Même si, pour le moment, leur achat se fait principalement lors d’un voyage à l’étranger, sur internet ou via des ventes privées. “J’ai été invitée à une soirée entre copines, façon vente à domicile de Tupperware, mais avec des sextoys. Au départ un peu gênée, cela m’a donné l’occasion de parler, de poser des questions et de faire sauter plein d’a priori. On a aussi beaucoup rigolé. Finalement, j’ai acheté un premier accessoire” nous raconte Hasnaa*. Et sur internet ? Une simple recherche sur Google montre que pour nombre de Marocain(e)s, ce tabou est  dépassé. Et vous ?

 

*Les prénoms ont été modifiés

Soumaya Naamane Guessous est notamment l’auteure de :

  • Au-delà de toute pudeur : la sexualité féminine au Maroc, Eddif, 1988
  • Printemps et automne sexuels : puberté, ménopause, andropause et vieillesse au Maroc, Eddif, 2001

Photo(c) Annie Leibovitz, Vogue.

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