VIE DE COUPLE : ET SI ON FAISAIT CHAMBRE À PART ?

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Dormir seul ou accompagné ? La question à un million de dollars. Après des mois de confinement qui ont plombé notre vie de couple, Shoelifer interroge ce phénomène, encore tabou, qui consiste à vivre sous le même toit et à faire… chambre à part. D’où vient-il ? Quels sont ses avantages ? Fin de l’intimité du couple ou  moyen de (re)pimenter notre vie sexuelle ? On vous dit tout.

Dans sa maison de verre, construite dans les années 30 à Paris, l’architecte Pierre Chareau consacre certaines pièces exclusivement à la vie nocturne de Monsieur, tandis que Madame a ses propres appartements. Dans la maison-atelier de Frida Kahlo et Diego Rivera à Mexico, un pont permet au couple sulfureux de rejoindre, par les toits, la dépendance de l’un ou de l’autre. Simples délires d’architectes et d’artistes ou véritable secret d’une vie de couple épanouie ? Rêve bourgeois ou volonté de préserver son intimité ? Une chose est sûre, le fait de pouvoir vivre “chacun chez soi” est loin d’être une pratique en voie d’extinction. 


Un phénomène mondial ? 

Ainsi, aux États-Unis, une étude de la Fondation américaine du sommeil, datant de 2013, estimait qu’un couple d’Américains sur cinq ferait chambre à part, un chiffre qui atteindrait jusqu’à 40% au Canada, selon une autre étude. En France, un sondage récent relève quant à lui que 10% des Français vivant en couple font chambre à part, tandis que 6% ne le font pas mais… souhaiteraient le faire ! Et au Maroc, qu’en est-il ? Aucune étude n’a été menée sur le sujet. Pour contourner cette absence de données, Shoelifer est allé interroger ceux qui rentrent dans l’intimité de nos maisons. Ainsi, une décoratrice de la place casablancaise nous affirme que “oui, bien sûr, cela existe bel et bien au Maroc, et de plus en plus, même si personne n’en parle. D’ailleurs cela ne concerne pas que les couples âgés, c’est le cas aussi chez les jeunes générations, avec des couples qui s’installent et font construire des chambres séparées.” Même son de cloche du côté de Pascal Cohen, architecte : “Oui, ce sont des choses qui se font, même si cela reste ponctuel. Souvent, c’est en raison des différences de rythmes de travail de chacun…” Mais qui sait véritablement ce qui se trame dans l’intimité ?

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chambre à part


Aux origines du lit conjugal

Dormir seul lorsqu’on est en couple vous semble être une idée farfelue ? Pourtant le lit conjugal tel qu’on le connait aujourd’hui est une construction relativement récente, qui s’est démocratisée à partir du XVIIIe siècle. Comme le rappelle Michelle Perrot, historienne française spécialiste des femmes et auteure de nombreux ouvrages (dont Histoires de chambres) dans un entretien au journal Le Monde, la couche partagée a été progressivement imposée en Europe par la religion catholique – qui l’érige en socle du mariage, puisque les femmes sont alors tenues de se soumettre au “devoir conjugal”. Mais avant, comme dans la Grèce Antique, “les habitudes de polygamie et l’astreinte au gynécée [appartement des femmes] font que le lit ne sert pas vraiment à dormir ensemble” souligne encore l’historienne. Dans les grandes monarchies occidentales, le Roi avait ses propres appartements et décidait à sa guise de rendre visite à sa femme ou à sa favorite.  Idem dans les harems où les femmes des sultans (et des notables) disposaient de leurs propres espaces consacrés au temps du sommeil. Plus proche de nous encore, certains couples emblématiques contemporains ont érigé le fait de faire chambre à part en véritable mode de vie. Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre of course, mais aussi Frida Kahlo et Diego Riviera, David et Victoria Beckham, Donald et Melania Trump, Tim Burton et Helena Bonham Carter, ou encore Monica Belluci et Vincent Cassel qui, lorsqu’ils étaient en couple faisaient carrément… appartement à part. 


Le bien-être avant tout

Pourtant, il est difficile de dégager de véritables tendances sur ce qui semble être “le dernier tabou du couple”, comme le rappelle le sociologue Jean-Claude Kaufmann auteur de Un lit pour deux, La tendre guerre : “Le lit commun est un modèle de perfection qui continue de circuler et qui donne mauvaise conscience. Il y a là un vrai archaïsme, un décalage avec les évolutions générales d’une société dans laquelle chacun cherche son bien-être.” Car en effet, c’est souvent pour le bien-être du couple… et pour préserver la qualité de leur sommeil que les amants optent pour une dissociation de leur vie nocturne : monsieur aime regarder la télé très tard ou dormir avec les volets ouverts, madame préfère le noir total. Ronflements sonores, apnée du sommeil, somnambulisme et autres troubles crépusculaires sont parfois des arguments décisifs pour décider le couple à faire chambre à part. Mais le temps aussi fait son affaire, explique Jean-Claude Kaufmann : “Au tout début du couple, on rêve de ne faire qu’un avec l’être aimé. Puis l’individu refait surface, songe à son confort, commence à installer ses marques personnelles.” C’est pourquoi le fait de dormir séparément est souvent mieux accepté chez les couples âgés, qui optent pour une séparation des chambres après le départ de leurs enfants du domicile conjugal. 

Voir aussi : SEXTOYS : TOUJOURS AUSSI TABOUS ?


Une chambre à soi 

Maintenant Omar dort dans notre chambre, et moi je suis dans la chambre d’amis”

Hormis lorsqu’il s’agit de raisons pratiques, faire chambre à part serait-il synonyme de mésentente au sein du couple ? Pas forcément, explique le docteur Faouzia Daoudi, sexologue à Casablanca : “C’est un véritable idéal en termes de vie de couple. Même si la pratique reste encore assez peu répandue au Maroc, on observe que les femmes d’un certain âge résonnent comme ça. Quand on est jeune, on est dans la fusion, on veut ne faire qu’un avec l’autre, et le lit conjugal joue un rôle très important à ce niveau-là. Mais plus on prend de l’âge, plus on a besoin d’un endroit à soi, de son jardin secret, du silence, et du plaisir de se retrouver seul et de retrouver l’autre quand on le décide.” C’est justement pour le plaisir de “se retrouver vraiment” que Nadia* et Omar*, 35 ans, se sont habitués à dormir dans des chambres séparées. “On s’est installés dans notre nouvelle maison à Bouskoura juste après le confinement. À notre emménagement, nous avons investi les deux chambres – celle que nous avions imaginée pour nous et la chambre d’amis : on dormait une nuit dans l’une, et la suivante dans l’autre, parfois séparément. C’est vrai qu’à force de vivre l’un sur l’autre pendant 3 mois dans notre ancien appartement, sans pouvoir sortir, on se marchait un peu dessus et on s’était installés dans une véritable routine qui ne nous convenait plus. Maintenant Omar dort dans notre chambre, et moi je suis dans la chambre d’amis : finalement je la trouve plus agréable, plus petite, plus cosy. C’est mieux comme ça. Ça nous permet d’avoir du temps pour nous et du temps à deux.” 

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Et la sexualité dans tout ça ? 

Je n’y avais jamais pensé, mais au final ça s’est fait naturellement, et à chaque fois qu’on veut dormir ensemble, on s’invite l’un chez l’autre : c’est comme si on retombait amoureux”

Séparer nos espaces intimes et quotidiens, notre sommeil de notre désir, peut donc avoir des bienfaits sur notre vie sexuelle et notre libido. Pour Faouzia Daoudi, c’est indéniable : “Quand on partage tout, jusque dans les choses les plus intimes – les mêmes toilettes, la même salle de bain, le même lit – le désir s’estompe. Et sans désir, la sexualité et la vie de couple en prennent un coup. Le fait de dormir séparément permet d’entretenir et de faire durer le désir. Quand on ne sait pas tout de l’autre, qu’on ne se dit pas tout, qu’on ne se montre pas tout, la sexualité du couple est forcément plus intense, plus épicée. On fait l’amour quand on en a envie, et pas par routine conjugale.”
Une conviction que partage Nadia : Je n’avais jamais pensé à faire chambre à part avant, mais au final ça s’est fait naturellement : à chaque fois qu’on veut dormir ensemble, on s’invite l’un chez l’autre et c’est comme si on retombait amoureux” explique la jeune femme. Le secret d’une vie sexuelle épanouie ? “Le couple fusionnel ne dure qu’un temps. Le secret, c’est de parvenir à rester toujours dans une sorte d’admiration et de découverte de l’autre” estime la sexologue. “Pour cela, il faut garder un peu de rêve et cultiver son propre jardin secret. C’est ce qu’on peut faire quand on a une chambre à soi.” Lorsqu’on lui demande si elle recommanderait cette pratique à certains de ses patients, la spécialiste répond “oui, sans hésiter”. À bon entendeur…

*Les prénoms ont été modifiés

 

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