De la fac de médecine de Casablanca aux blocs opératoires de Manhattan, le professeur Karim Touijer a fait de l’urologie un art du vivant. Chercheur pionnier, pédagogue et humaniste, il milite pour une médecine plus préventive, plus juste, et toujours plus humaine.
Sept heures quinze à New York City. Dans la lumière pâle du matin, une voiture glisse entre les gratte-ciels et se faufile dans les embouteillages. À son bord, le professeur Karim Touijer, chirurgien onco-urologue et professeur à Cornell University, nous répond avec un calme déroutant. Direction : le Memorial Sloan Kettering Cancer Center, la référence mondiale en cancérologie. Ses journées sont réglées comme du papier à musique – chirurgie, réunions, recherche, enseignement –, mais sa voix, elle, reste chill, presque souriante. On comprend vite qu’on a affaire à un homme pour qui l’excellence n’exclut ni la simplicité ni la chaleur. Un Marocain qui brille à l’étranger et contribue, littéralement, à changer le monde.
Le meilleur médecin de NYC
Avant même de s’imposer à New York, Karim Touijer avait déjà tracé une trajectoire exemplaire. Né et formé à Casablanca, il obtient son diplôme de la Faculté de médecine en 1992. Le jeune praticien enchaîne ensuite les résidences en médecine familiale, en chirurgie générale et en urologie à l’Université du Kansas Medical Center puis à l’Université de l’Arkansas for Medical Sciences. En 2002, il rejoint le Memorial Sloan Kettering Cancer Center, où il exerce encore aujourd’hui comme chirurgien spécialiste des cancers urologiques.
Entre deux blocs opératoires, il poursuit un Master en santé publique à la Harvard T.H. Chan School of Public Health (2013-2015), l’une des meilleures institutions médicales au monde, avant d’intégrer la Weill Cornell Medical College en tant que professeur.
Membre du prestigieux Collège Américain des Chirurgiens et de L’Association Européenne des Urologues Académiciens, un groupe limité à 75 membres de l’élite mondiale en urologie. Cet auteur de plus de 200 publications scientifiques et 19 “book chapters”, a été élu Meilleur médecin de New York en 2018, une distinction issue du classement Castle Connolly Top Doctors, fondée sur les recommandations croisées de ses pairs. Karim Touijer figure également dans le répertoire Marquis Who’s Who in America, qui recense les personnalités majeures de la médecine et de la recherche.
De Casablanca à New York : l’itinéraire d’un chirurgien du réel
Karim Touijer fait partie de cette génération de médecins marocains formés à l’ancienne : rigueur, discipline et débrouillardise. “C’était l’époque pré-internet. Pour ma thèse sur le syndrome des défaillances multiviscérales, j’ai dû partir à Paris consulter la bibliothèque de la faculté de médecine. Je suis rentré au Maroc avec des kilos de photocopies. 99 % des articles étaient en anglais, je les traduisais mot à mot. Ça m’a pris un mois ! Alors je me suis dit : pourquoi ne pas aller directement à la source ?”
Le déclic viendra d’un petit article découpé des années plus tôt dans L’Opinion des jeunes, intitulé “Faire ses études de médecine aux États-Unis”. Une adresse, deux paragraphes, gardés dans un livre. Ce bout de papier changera sa vie. Direction l’Amérique. Résidences, stages, publications : le jeune médecin gravit les échelons sans plan de carrière prémédité.
Peu après, il découvre l’existence du Memorial Sloan Kettering Cancer Center (MSK) – “La Mecque” de l’oncologie. Il écrit directement au chairman, “au hasard”, comme il le raconte. “Je m’intéressais à une technique qui n’existait pas encore, mais qui allait devenir le futur de l’urologie : la chirurgie mini-invasive.” Réponse positive. “C’était un mardi, j’ai été reçu le jeudi.” L’entretien se passe bien : on lui propose de se former en oncologie urologique et de contribuer à développer l’oncologie mini-invasive. Deux ans plus tard, alors qu’il devait rejoindre une autre université, MSK lui propose de rester. “Une offre que je ne pouvais pas refuser : intégrer l’équipe médicale du Memorial, c’est une opportunité de vie sans équivalent.”
Installé à New York depuis plus de vingt ans, Karim Touijer y a fondé sa famille. Père de deux enfants, il évoque rarement sa vie personnelle, mais on devine dans sa voix la même rigueur bienveillante qu’il applique à ses patients : celle d’un homme attaché à transmettre, autant à ses proches qu’à ses jeunes médecins. Son fils, Ryan Mekki est étudiant en biologie moléculaire et s’intéresse à la recherche médicale. Sa fille, Zahra Grace est étudiante en économie et relations internationales.
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L’urologie, la science du détail absolu
“L’urologie, ce n’est pas la gynécologie de l’homme, sourit-il. C’est une spécialité médico-chirurgicale passionnante, qui s’adresse autant aux femmes qu’aux hommes.” Elle englobe le rein, la vessie, la prostate, les testicules, l’incontinence urinaire et l’infertilité chez l’homme. “C’est une discipline complète, à la fois de soin et de prévention.”
En 2024, il publie un essai clinique randomisé sur 1 500 patients atteints de cancer de la prostate : une première à ce niveau de rigueur scientifique. “Pendant des décennies, les chirurgiens retiraient la prostate et les ganglions lymphatiques sans preuve formelle que ce geste apportait un réel bénéfice thérapeutique. Nous avons voulu le démontrer de manière scientifique, avec un protocole totalement aléatoire pour éliminer tout biais. Les résultats ont montré qu’une ablation complète – prostate et ganglions – permettait non seulement de réduire le risque de propagation du cancer, mais aussi d’améliorer significativement la survie des patients. C’est une étape majeure pour la discipline.”
Mais son œuvre phare reste un travail de longue haleine, débuté en 2006 : le développement d’une molécule fluorescente capable de “faire briller” les cellules cancéreuses pendant l’opération. “On a fixé une nanoparticule sur une protéine spécifique du cancer de la prostate. Quand on l’injecte au patient, elle se lie aux cellules cancéreuses. Grâce à une caméra infrarouge, on peut alors les repérer, même cachées sous les tissus.” Il résume : “C’est un GPS du chirurgien.” Une technologie pionnière aujourd’hui en phase clinique, qui pourrait transformer la chirurgie du cancer et marquer une nouvelle ère pour l’urologie.
Science, conscience et santé publique
Puis il revient au Maroc, son pays d’origine et d’attachement. Il salue aussi les progrès accomplis : “Les médecins marocains n’ont aucun complexe à avoir. Les praticiens sont excellents, très bien formés. Je vois d’ici les évolutions, l’intégration de nouvelles technologies comme la chirurgie robotique, la qualité du secteur privé, le niveau d’engagement…” Lui-même se définit désormais comme marocain et citoyen du monde. “Je suis marocain, c’est mon ancrage, mes réflexes. Mais je me sens aussi américain, de culture francophone, et également un peu espagnol du fait de fortes amitiés tissées au fil du temps. L’identité est très complexe. On se construit par les rencontres, les voyages, les influences. Les valeurs, elles, restent les mêmes.”
Lorsqu’on l’interpelle sur le mouvement GenZ212, ces jeunes Marocains qui réclament une santé publique plus juste, il répond par une anecdote qui l’a marqué à vie. “À Harvard, pendant mon master en santé publique, un professeur a demandé : ‘La santé est-elle un droit ou un privilège ?’ Les Américains répondaient : un privilège. Les Européens, un droit. En réalité, tout dépend du contexte politique et économique d’un pays. Mais une chose est sûre : investir dans la santé et dans l’éducation est primordial. Cela donnera ses fruits sur le temps long.”
Prévenir, c’est déjà guérir
Chez Karim Touijer, l’urologie ne s’arrête pas au bloc opératoire. Elle comprend aussi la parole, la pédagogie, le lien avec la société. “Le meilleur traitement, c’est la prévention”, dit-il d’un ton calme, mais ferme. Il en parle comme d’une évidence scientifique et morale.
Il plaide pour la vaccination contre le HPV, “chez les jeunes filles mais aussi les garçons, parce que c’est un acte de responsabilité collective”. Il rappelle l’importance du dépistage. À partir de 45 ans, une simple prise de sang pour la prostate peut sauver des vies. À 50 ans, la coloscopie et le test de dépistage du cancer colorectal deviennent essentiels. Chez la femme, la mammographie et le frottis régulier restent des armes simples et vitales. “On ne guérit pas les cancers par magie. On les empêche de s’installer.”
Sur le tabagisme, il ne mâche pas ses mots : “Le tabac n’est pas une habitude, c’est une maladie. Et ce qui me révolte, c’est que certaines cigarettes vendues en Afrique contiennent beaucoup plus de nicotine et autres produits nocifs que celles vendues ailleurs. C’est du cynisme industriel à l’état pur.” L’urologie en voit directement les ravages : cancers de la vessie, du rein, altérations chroniques évitables. “Le tabac, c’est un poison qui se vend avec le sourire.”
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La médecine comme art du vivant
S’il incarne la pointe scientifique de l’urologie, Karim Touijer n’en oublie jamais la part humaine. “La médecine est une science, mais aussi un art. Le côté humain, c’est l’art de la médecine.” Il parle de compassion, de psychologie, d’écoute. “Un patient vulnérable a le droit d’être anxieux. Notre rôle, c’est d’être à ses côtés et de l’accompagner. L’humanité, c’est l’effet placebo.” Il compare volontiers la guérison à une course d’endurance : “Le mental compte autant que la technique. Un patient qui garde espoir, c’est un patient qui se bat mieux.” Au Memorial Sloan Kettering, il veille à ce que la spiritualité ait aussi sa place : prêtres, rabbins, imams visitent régulièrement les malades. “Le corps est une mécanique, mais l’esprit reste la boussole.”
Discret sur sa vie privée, il évoque rarement autre chose que son métier. Pourtant, dans sa façon d’écouter, de nuancer, on devine un homme profondément ancré, curieux du monde et fidèle à ce qu’il est. “La science nous rend humbles. Plus on apprend, plus on mesure ce qu’on ignore. La science est méthodique, rigoureuse, parfois perçue comme froide. Mais elle porte en elle la même intelligence subtile qu’une fleur : un mécanisme parfait pensé pour séduire les insectes et assurer la pollinisation, tout en offrant une beauté qui émeut. C’est exactement ce qui définit la médecine : la rencontre entre la précision scientifique et la sensibilité humaine.” Et quand on lui demande s’il croit encore à cette idée très américaine d’“éradiquer le cancer”, il répond dans un souffle : “C’est une belle utopie. Le cancer fait aussi partie de la vie. Ce qu’on peut faire, c’est l’apprivoiser, le prévenir, le diagnostiquer tôt. On gagne du temps, et de la qualité de vie. C’est déjà beaucoup.”
Photo (c) : karim Touijer
