De plus en plus de Marocaines s’intéressent à la congélation des ovocytes. Entre flou juridique, pression sociale et liberté retrouvée, ce geste intime devient un acte d’anticipation. Shoelifer a mené l’enquête.
Il n’existe ni étude nationale ni statistiques officielles, mais dans la vraie vie, difficile d’ignorer le phénomène : de plus en plus de Marocaines s’intéressent à la congélation des ovocytes. Le profil est assez net. Des femmes dans la trentaine, diplômées, urbaines, actives et autonomes financièrement. Certaines sont mariées mais pas pressées, d’autres célibataires, souvent tiraillées entre leur épanouissement (pro et perso), le désir d’amour et la peur de l’horloge biologique.
Elles ne souffrent pas forcément d’infertilité, mais veulent pouvoir procréer à leur rythme, sans pression. Houda, 31 ans, entrepreneure à Casablanca, en fait partie. Mariée et heureuse, elle n’a simplement pas envie d’enfant pour l’instant. Et n’est même pas sûre d’en avoir un jour. “Ce n’est pas un but pour moi, mais puisque l’option existe, pourquoi ne pas en profiter ? Congeler mes ovocytes, ce serait une façon d’avoir le choix, de ne pas me sentir enfermée dans une échéance.”
Ces femmes appartiennent à une génération qui se marie plus tard, à 28 ans en moyenne selon le HCP, et qui a gagné en indépendance. Elles voyagent, poursuivent des études longues, s’installent seules, repoussent les codes familiaux. Pour elles, la congélation des ovocytes n’est ni un luxe ni une lubie, mais une mesure de précaution, une respiration face au temps.
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Que dit la loi ?
Sur le plan juridique, il existe encore des flous. La loi marocaine de 2019 (n°47-14) encadre la procréation médicalement assistée (PMA), c’est-à-dire les techniques de fécondation in vitro, mais uniquement pour les couples mariés et pour des raisons médicales. Les couples y ont accès en cas d’infertilité, de traitement lourd ou encore de maladie génétique. En revanche, elle ne dit rien sur la congélation des ovocytes, qui relève de la préservation de la fertilité, lorsqu’elle est réalisée pour convenance personnelle. Le texte ne l’autorise pas explicitement… mais ne l’interdit pas non plus.
Résultat : chacun fait un peu comme il veut. Ni âge limite, ni durée de conservation, ni conditions d’accès ne sont fixés par la loi. Ce sont donc les cliniques qui appliquent leurs propres critères. En moyenne, les centres recommandent de le faire autour de 35 ans, mais certaines l’acceptent jusqu’à 38, voire 40 ans. Le coût se situe entre 20 000 et 30 000 dirhams pour la stimulation et la ponction, puis 2 500 dirhams par an pour le stockage. Rien n’est remboursé, sauf rares cas d’infertilité reconnue. Seules les hormones de stimulation peuvent alors être partiellement prises en charge.
In fine, la loi stricto sensu n’autorise la congélation des ovocytes que pour raison médicale. Mais en pratique, la majorité des centres le font aussi pour les femmes célibataires. Néanmoins, celà reste une tolérance, pas un droit.
@ellefrance Dans ce témoignage intime, Kenza Sadoun el Galoui revient sur un moment clé de sa vie de femme : le jour où elle a décidé de congeler ses ovocytes. Ce qui a déclenché sa réflexion, les étapes du parcours médical, ses envies de maternité… Elle met des mots sur une expérience que de nombreuses femmes envisagent. #lejouroù #ovocytes #maternité #ellefrance
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Un cadre trop flou
En clair, une femme célibataire peut tout à fait faire congeler ses ovocytes au Maroc. Mais elle ne pourra les utiliser qu’une fois mariée. La PMA, elle, reste strictement réservée aux couples. Et si elle ne les utilise jamais ? Le don d’ovocytes étant interdit, elle ne pourra ni les céder ni les offrir ; seule option, en demander la destruction. Ce vide juridique laisse donc planer l’incertitude.
En théorie, rien n’empêcherait une femme de conserver ses ovocytes pendant des années ( dans d’autres pays, certaines FIV sont pratiquées jusqu’à 50 ans), mais au Maroc, tout dépend de la tolérance des centres. Assia, 33 ans, cadre en communication, célibataire, envisage la congélation d’ovocytes. Elle en résume le paradoxe : “Je connais des médecins très compétents ici et en qui j’ai toute confiance, mais la loi n’est pas assez claire. Je n’ai pas envie de me cacher, ni de me demander si un jour on va me reprocher ce que j’ai fait.”
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Le phénomène est devenu mondial
En une décennie, la congélation des ovocytes a bouleversé la préservation de la fertilité. Près de 90% des ovocytes prélevés peuvent désormais être congelés sans dommage et restent viables sur le long terme. La pandémie de Covid-19 a accéléré une tendance déjà à l’œuvre : celle d’un nouveau rapport au temps biologique, où les trajectoires féminines se redéfinissent.
Au Canada, entre 2019 et 2022, le nombre de cycles de congélation est passé de 600 à 1 500 par an. Près de 20% des Canadiennes de 15 à 49 ans ont déclaré vouloir retarder une grossesse, d’après Statistique Canada. Et, fait révélateur, une étude publiée en 2022 dans Reproductive Biology and Endocrinology montre que 40% des femmes ayant congelé leurs ovocytes pour raisons personnelles finissent par les utiliser, contre moins de 10% de celles qui l’ont fait pour raisons médicales.
En France, la loi de bioéthique du 2 août 2021 a ouvert la vitrification ovocytaire à toutes les femmes de 29 à 37 ans, sans condition médicale et avec une prise en charge à 100 %. En Espagne, pionnière depuis plus de quinze ans, on peut le faire jusqu’à 45 ans, même si les spécialistes conseillent avant 40. Le coût varie entre 2400 et 3200 euros, plus environ 150 euros par an pour la conservation.
Ces évolutions ont eu un retentissement évident au Maroc, notamment à travers les diasporas, les échanges médicaux et les réseaux sociaux. Le sujet s’est peu à peu démocratisé. Leïla, 43 ans, célibataire et sans enfant, s’en amuse : “En 2015, j’avais 33 ans et j’y avais pensé. On me regardait comme une folle. Aujourd’hui, toutes mes amies en parlent librement.”
Entre science, émotions et perception sociale
La congélation des ovocytes n’est pas un acte lourd, mais elle reste exigeante. Le protocole s’étale sur plusieurs semaines. D’abord, une pilule contraceptive pendant un à deux mois pour bloquer l’ovulation, puis des injections quotidiennes d’hormones pendant deux à trois semaines pour stimuler les ovaires. Ces traitements imposent rigueur et écoute de soi. En cas d’antécédents familiaux liés aux AVC, thrombose ou embolie pulmonaire, le traitement devra être adapté. À court terme, certaines femmes ressentent fatigue, gonflement, irritabilité, variations d’humeur, mais il n’existe pas de risques connus à long terme.
Côté hygiène de vie, tout change. On évite le sport intensif, l’alcool, le stress. On dort bien, on se chouchoute. La ponction, elle, se fait sous anesthésie locale ou générale. Dix à quinze minutes, et c’est terminé. La récupération est rapide, mais beaucoup décrivent un petit vide après coup. Physique, émotionnel, ou les deux. Lyna, 35 ans, en témoigne : “Ma mère m’en parle depuis des années, elle m’a encouragée à le faire tant que j’avais encore le choix. Plusieurs de mes amies ont déjà sauté le pas. On est toutes célibataires, on traverse les mêmes doutes… alors on en parle librement, on se soutient, on est dans le même bateau et ça fait du bien.”
Pour autant, le sujet reste parfois délicat. Le jugement n’est plus direct, mais il flotte encore. Pour beaucoup, congeler ses ovocytes renvoie à l’idée d’infertilité ou de solitude. Houda rectifie calmement : “Ce n’est pas une question de désespoir. C’est une question de liberté.”
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Relativiser les chiffres, garder confiance
Les statistiques aident à situer, pas à juger. Selon une étude menée à la Harvard Medical School et publiée dans Human Reproduction en 2017 par Rachel H. Goldman et son équipe (520 cycles analysés, 6 415 ovocytes vitrifiés), une femme de 34, 37 ou 42 ans disposant de 20 ovocytes congelés a respectivement 90 %, 75 % et 37 % de chances d’obtenir une naissance. Les spécialistes recommandent en moyenne d’en prélever 15 à 20 pour maximiser les chances.
Mais ces moyennes n’ont rien d’universel. Lyna, 35 ans, en témoigne : “J’ai une excellente réserve ovarienne et des ovocytes de qualité. On ne peut pas réduire la fertilité à une courbe. Certaines femmes de 25 ans ont déjà des difficultés, d’autres de 40 ans conçoivent sans aide. Personne n’est à égalité là-dessus, c’est assez aléatoire.” Et puis, il faut le dire, même si une personne sur six dans le monde est désormais touchée par l’infertilité (OMS, 2023), ce sont les hommes qui sont le plus concernés. Les médecins observent une chute de 50 % de la concentration spermatique en cinquante ans. Pollution, perturbateurs endocriniens, alimentation transformée, sédentarité… Le problème est systémique.
Dans ce contexte, la congélation des ovocytes n’a rien d’un caprice. C’est une forme d’anticipation, un geste lucide – comme on souscrit une assurance, par précaution, avant d’en avoir besoin.
