La guerre et la géopolitique occupent l’actualité, mais elles ne racontent qu’une petite partie de l’Histoire. Derrière les tensions du moment, se déploie la civilisation iranienne, l’une des plus anciennes et raffinées du monde. Shoelifer vous propose de changer de regard et d’en apprendre davantage sur un pays souvent mal compris.
Au moment où l’actualité ramène l’Iran à la guerre, il est facile d’oublier qu’il s’agit aussi d’une des plus anciennes civilisations du monde. Vieille de plus de quatre millénaires, la civilisation iranienne a façonné des empires, nourri les sciences, inspiré l’architecture et produit une culture d’un raffinement rare. Un héritage complexe, parfois contradictoire, qui continue d’influencer le monde bien au-delà de la politique.
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Aux racines d’une civilisation ancienne et influente
La civilisation iranienne fait partie de ces très rares cultures qui traversent l’histoire presque sans interruption depuis plus de quatre mille ans. Des royaumes comme l’Elam apparaissent dès le troisième millénaire avant J.-C., avant l’émergence de la Perse impériale. Vers -550, Cyrus le Grand fonde l’empire achéménide, qui devient rapidement l’une des premières puissances mondiales, s’étendant de la Méditerranée à l’Indus.
Cet empire ne brille pas seulement par sa taille. Il met en place une administration remarquablement efficace, développe un vaste réseau de routes impériales dont la célèbre route royale de Suse à Sardes. Il s’appuie sur un système de relais et de messagers qui passe pour l’un des ancêtres des grands services postaux étatiques. Il se distingue aussi par sa capacité à intégrer des peuples, des langues et des cultures très différents dans une même construction impériale.
La ville de Persépolis, capitale cérémonielle de cet empire, symbolise cette ambition politique et culturelle. Ses escaliers monumentaux et ses bas-reliefs racontent encore aujourd’hui l’histoire d’un empire où se croisaient délégations, marchandises et traditions venues de tout le monde connu. Cette ville antique a d’ailleurs inspiré l’un des récits contemporains les plus célèbres sur l’Iran. La bande dessinée puis le film d’animation Persépolis de Marjane Satrapi sont devenus des œuvres incontournables pour comprendre l’histoire récente du pays.
La longue histoire iranienne est aussi celle d’un carrefour entre Orient et Occident, traversé par les routes commerciales et les influences culturelles. Et contrairement à beaucoup de pays de la région, l’Iran n’a jamais été colonisé au sens classique du terme, même s’il a subi pressions, occupations et rivalités impériales.
Cette culture millénaire s’exprime aussi dans la gastronomie, souvent considérée comme l’une des plus raffinées du Moyen-Orient. Les plats jouent sur des équilibres subtils entre acidité, douceur et parfums. Riz au safran, grenades, herbes fraîches, pistaches, fruits secs ou eau de rose composent une cuisine délicate où les contrastes de saveurs sont essentiels. La gastronomie iranienne témoigne de ce goût ancien pour la sophistication et l’harmonie.
La modernité iranienne a également produit des réalisations spectaculaires. Le chemin de fer transiranien, construit entre 1927 et 1938, relie la mer Caspienne au golfe Persique sur près de 1 394 kilomètres. Traversant montagnes, déserts et vallées grâce à des centaines de ponts et de tunnels, cette ligne constitue l’un des projets d’ingénierie les plus impressionnants du XXe siècle dans la région. Aujourd’hui inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, il symbolise l’ambition d’un pays cherchant à relier ses territoires et à s’inscrire dans la modernité.
La civilisation iranienne a longtemps cultivé un idéal d’élégance et de raffinement. Cet art de vivre se lit dans les jardins, dans la poésie, dans la calligraphie et jusque dans la gastronomie. Il traverse les siècles et constitue l’un des fils rouges de l’identité culturelle iranienne.
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Une civilisation qui a façonné les sciences
La civilisation iranienne a également contribué de manière décisive à l’histoire des sciences et du savoir. L’un des exemples les plus frappants est celui du mathématicien Al Khwarizmi, dont le nom a donné le mot algorithme. À l’heure où le monde fonctionne largement grâce aux algorithmes, des réseaux sociaux à l’intelligence artificielle, il est frappant de se rappeler que ce terme provient du nom d’un savant persan du IXe siècle.
Le philosophe et médecin Avicenne rédige au XIe siècle le Canon de la médecine qui restera une référence dans les universités européennes pendant plusieurs siècles. L’astronome et mathématicien Omar Khayyâm, connu aussi pour ses poèmes, améliore le calendrier persan et développe des travaux majeurs sur les équations cubiques. Ces figures illustrent une tradition intellectuelle qui a fait de la civilisation iranienne un centre majeur de circulation des connaissances entre Orient et Occident.
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Jardins persans architecture et esthétique du détail
La civilisation iranienne se distingue aussi par un rapport très particulier à la beauté et à l’architecture. Dans un territoire souvent aride, les Perses ont développé très tôt des systèmes ingénieux pour maîtriser l’eau, notamment les qanats, galeries souterraines capables de l’acheminer sur de longues distances. Cette maîtrise de l’eau se retrouve dans les jardins persans conçus comme une représentation terrestre du paradis. Organisés autour de l’eau, de l’ombre et de la symétrie, ils incarnent une vision du monde où l’harmonie entre nature et architecture devient une expérience presque spirituelle.
Plusieurs de ces jardins sont aujourd’hui inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, notamment le jardin d’Eram à Shiraz célèbre pour ses cyprès majestueux et ses pavillons élégants. Les jardins de Pasargades ou de Fin à Kashan témoignent eux aussi de cette esthétique où l’eau, la géométrie et la végétation créent un espace de contemplation.
Au-delà des jardins, l’architecture iranienne se distingue par son sens du détail. Coupoles turquoise d’Ispahan, mosquées aux mosaïques complexes, miniatures persanes d’une finesse extrême et calligraphies sophistiquées composent un univers esthétique unique. La calligraphie persane, notamment le style nastaliq, est souvent considérée comme l’une des plus élégantes traditions calligraphiques du monde islamique.
Poésie littérature et imaginaire perse
La civilisation iranienne ne se comprend pas non plus sans sa littérature. Au Xe siècle, le poète Ferdowsi consacre environ trente cinq ans à écrire le Shâhnâmeh, une épopée monumentale de près de soixante mille distiques retraçant l’histoire mythologique et héroïque de la Perse. Cette œuvre est souvent comparée aux grandes fresques littéraires de l’humanité comme l’Iliade d’Homère ou la Divine Comédie de Dante.
Il ne s’agit pas seulement d’un classique national mais d’un véritable texte fondateur de l’histoire culturelle mondiale. La poésie continue d’occuper une place centrale dans la culture iranienne. Elle structure l’imaginaire collectif, irrigue la langue et accompagne encore la vie quotidienne.
Arts modernes musique et cinéma
Cette tradition artistique se poursuit à l’époque moderne. Dans les années 1960 et 1970, l’Iran connaît une période d’effervescence culturelle avec les biennales de Téhéran et le Festival des arts de Shiraz Persépolis qui attire des artistes du monde entier, sous l’impulsion de l’impératrice Farah Diba.
Des figures comme Bahman Mohassess, peintre et sculpteur aux œuvres puissantes et souvent provocatrices, ou Ardeshir Mohassess, dessinateur satirique connu pour ses critiques du pouvoir, participent à l’émergence d’un art contemporain iranien audacieux. Mais c’est une femme, Behjat Sadr, qui s’illustre comme l’une des artistes les plus avant-gardites du pays.
La musique populaire connaît également un âge d’or. À Téhéran, la scène pop et rock se développe dans les clubs et les radios avec des artistes comme Googoosh ou Kourosh Yaghmaei qui mêlent influences occidentales et tradition persane.
Le cinéma iranien marque régulièrement la scène internationale depuis les années 1990. En 1997 Abbas Kiarostami remporte la Palme d’or à Cannes pour Le Goût de la cerise. Le film suit un homme qui parcourt les collines autour de Téhéran à la recherche de quelqu’un prêt à l’enterrer après son suicide. Derrière cette intrigue minimaliste se cache une réflexion profonde sur la solitude, la dignité et les contradictions de la société iranienne. Ce cinéma sensible et humaniste a ouvert la voie à des réalisateurs comme Asghar Farhadi, Jafar Panahi ou Mohammad Rasoulof.
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Une société pleine de paradoxes
La civilisation iranienne est également marquée par une grande diversité culturelle. Le pays rassemble Persans, Azéris, Kurdes, Baloutches ou Arabes ainsi que des minorités religieuses anciennes comme les Arméniens, les Juifs, les Zoroastriens ou les Baha’is qui reconnaissent tous les prophètes ainsi que le Buddha.
La vie quotidienne révèle aussi des paradoxes frappants. Malgré un régime ultra-conservateur, les femmes iraniennes comptent parmi les plus éduquées de la région et sont aujourd’hui plus nombreuses que les hommes dans les universités. Elles sont aussi parmi les plus nombreuses au monde à faire de la chirurgie esthétique, notamment celle du nez. L’alcool est officiellement interdit mais il circule dans de nombreux cercles privés au point que l’alcoolisme est devenu un véritable problème de santé publique.
Autre paradoxe. En 1989, l’ayatollah Khomeini autorise juridiquement les opérations de changement de sexe, une décision inattendue dans un système par ailleurs extrêmement répressif sur d’autres questions sociales. D’ailleurs, la rédac’ avait déjà fait un article sur les clichés versus la réalité en Iran.
La société iranienne reste aussi profondément dynamique et contestataire. Depuis 2022, le mouvement Femme Vie Liberté a exprimé une contestation massive du pouvoir après la mort de Mahsa Amini et révélé à quel point la société iranienne demeure bouillonnante, créative et traversée de forces de changement.
Derrière les tensions politiques et les crises géopolitiques, l’Iran reste avant tout une civilisation ancienne, foisonnante et profondément vivante. Une société qui n’a jamais cessé de produire du savoir, de l’art et de la beauté malgré les périodes les plus troublées. Espérons que sa richesse sera épargnée par la guerre actuelle, dont l’issue est encore pour l’heure très incertaine.
