MODE AU MAROC : COMMENT, VOUS NE CONNAISSEZ PAS MAISON ART/C ?

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Couvre-chef XXL en matière spongieuse, des manches brodées de flammes, des cœurs rouges à foison, une combinaison intégrale pailletée façon boule à facettes… ces images vous ont sans aucun doute tapé dans l’œil sur les réseaux sociaux. Mais à qui les doit-on ? À Artsi Ifrach, le designer marocain et fondateur touche-à-tout de Maison ART/C. Entretien avec un enfant prodige de la mode au Maroc. 

Né à Jérusalem et danseur pendant près de 20 ans au sein du Israeli Ballet, Artsi Ifrach a vécu à Paris, Amsterdam, Londres et Tokyo. Il y a 10 ans, il vient au Maroc, sur les traces de ses parents marocains, pour visiter leur ancienne maison dans le mellah de Marrakech. C’est un véritable coup de foudre. “J’étais rentré à la maison ! À la minute où je suis arrivé, j’ai senti que la quête de ma place dans le monde venait enfin de s’achever, comme si j’avais toujours appartenu à cet endroit.” Il s’installe donc dans la ville ocre et fonde, en autodidacte, sa propre maison de mode au Maroc, Maison ART/C, dont les créations entremêlent héritage marocain, tissus précieux et clin d’œil à la culture contemporaine. “Je ne suis pas là pour créer des tendances” nous explique-t-il, “mais pour diffuser l’image du Maroc à travers mes créations”. Pour Shoelifer, il a parlé mode durable, inspirations, et nouvelles collaborations. Rencontre.


D’où venez-vous ? Avez-vous étudié la mode ?

Je suis né à Jérusalem, mais mes parents sont juifs marocains, originaires de Marrakech. J’ai vécu en Israël, en Europe et au Japon, au gré de ma carrière de danseur de ballet. Puis, j’ai découvert Marrakech, un peu sur le tard, et j’ai tout de suite su que j’appartenais à cet endroit. C’est là que je vis depuis 10 ans. Je n’ai jamais étudié la mode, je suis totalement autodidacte.  Est venu un moment où j’ai dû choisir entre poursuivre ma carrière de danseur ou faire autre chose et c’est là que je suis devenu designer. J’ai suivi mon intuition : pour moi c’était une suite logique, une façon de continuer à faire de l’art, mais autrement. 


Aujourd’hui vous vendez vos créations sous le nom de Maison ART/C. Vos pièces s’inspirent beaucoup des traditions et de la culture marocaine… 

Oui, j’ai créé Maison ART/C il y a 5 ans, en 2017, à Marrakech. Cette marque est un véritable hommage à mes racines marocaines retrouvées. L’ADN de la maison repose justement sur les notions d’héritage, de culture, d’art… Je puise une très importante part de mon inspiration dans le Maroc : les paysages, les couleurs, la tradition. Et surtout sa culture ancestrale, qui a beaucoup de valeur pour moi et dont les Marocains sont d’ailleurs extrêmement fiers et respectueux. En Europe ou aux États-Unis, dans les sociétés modernes et ultra commerciales, la culture est enfermée dans les musées, si bien qu’on tend à l’oublier. Au Maroc, la culture est dans la rue, on peut vraiment la voir, la palper. C’est très important pour moi.

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Et qu’en est-il de vos racines israéliennes ?  

Je ne m’en sens pas du tout proche, c’est une culture très jeune. Je suis beaucoup plus inspiré par les traditions millénaires marocaines.


Parlez-moi de votre processus créatif…

Je suis très inspiré par les tissus que je déniche dans des marchés aux puces à travers le monde. Je ne dessine pas, je travaille directement sur le mannequin. Je crée de façon très intuitive, en essayant de rester le plus libre possible. Je trouve qu’essayer d’imiter un dessin serait trop contraignant. Je ne crée d’ailleurs que des pièces uniques et je ne travaille pas sur-mesure ou sur commande. Actuellement, je travaille sur de très grandes pièces pour un musée, certaines d’entre elles peuvent me prendre plusieurs mois, d’autres quelques semaines, cela dépend vraiment du projet.


Qu’est-ce qui vous plait dans la mode actuellement ? 

Absolument rien. Ce n’est plus ce que c’était. La mode, au Maroc et à l’international, est devenue beaucoup trop commerciale et pas assez durable : c’est d’ailleurs la 2e industrie la plus polluante au monde. Je pense que nous devons changer nos manières de travailler et de produire dans cette industrie, renoncer à la “fast fashion”, car ce n’est absolument pas un mode de consommation viable. Dans mon travail, je recycle énormément. Je déniche des tissus anciens et précieux, auxquels je redonne vie. Je fais de mon mieux pour que mes créations soient pérennes et respectueuses de l’environnement.

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Vous collaborez avec de nombreux photographes. Quel est, pour vous, le rapport entre mode et photographie? 

La photographie me rend très émotionnel. J’utilise ce medium moi-même pour constituer une sorte de journal, avec mon iPhone. Mais j’aime aussi beaucoup travailler avec des photographes. J’ai d’abord collaboré avec Mous Lamrabat à travers artsimous. Pour ce projet, nous avons beaucoup “couvert” les gens, avant d’être copiés par d’autres photographes. Actuellement, je me suis lancé dans un nouveau projet avec le photographe Mehdi Sabik. Ensemble, nous avons créé la plateforme m.a.roock, qui veut proposer des images du Maroc sous un angle artistique. J’ai notamment travaillé en m’inspirant des grosses éponges, qu’on trouve dans le commerce, pour créer des tenues, et nous avons aussi réalisé une autre série avec des portraits du roi dans des intérieurs. J’avais envie de changer, de commencer quelque chose de nouveau. J’aime créer des tableaux qui mêlent mode et photographie.


Vous avez d’ailleurs beaucoup photographié le mannequin marocain Tilly Oulhaj. Est-ce une muse pour vous ?  

Oui, c’est une muse et bien plus que ça, c’est aussi une amie. C’est une jeune femme brillante, pas un simple mannequin, elle m’inspire beaucoup en tant que femme marocaine.


Qu’est-ce que “Style Wars Tokyo” ? 

C’est une marque que j’ai créé à Tokyo avec la designer Mori Yumi, qui fait partie de ma famille adoptive. Nous ambitionnons de créer un pont culturel entre Marrakech et la capitale japonaise, à travers des collections de vêtements uniques, qui font la part belle aux traditions marocaines et japonaises.  La mode au Maroc et la mode au Japon sont assez similaires, et il y’a beaucoup de liens à faire entre les deux pays. Les populations sont toutes deux extrêmement fières de leur culture. On retrouve les mêmes couleurs, le même rapport à l’artisanat… finalement nous sommes beaucoup plus proches que ce que l’on pense.


Vous avez aussi présenté votre travail dans plusieurs villes du continent africain (Lagos, Addis-Abeba…). 

Oui, l’Afrique m’inspire beaucoup. J’aime la “slow life” à l’africaine. Je pense que nous devons tous nous en inspirer pour les décennies à venir, que ce soit dans le processus créatif, comme dans le mode de vie. Nous devons accepter de faire un pas en arrière. 


Quelle est la prochaine étape pour Maison ART/C ?

Continuer à pousser la créativité encore plus loin. Nous devons représenter la culture marocaine, ici et ailleurs, au-delà de nos frontières. Les créations Maison ART/C appartiennent au Maroc mais il faut en promouvoir l’image à l’étranger. 

https://www.maisonartc.com/
Showroom, rue Mohamed El Beqal, 96 Residence Kelly, Gueliz, Marrakech.
Tél. : +212665035510

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