EXCLU : RENCONTRE AVEC PETER MARINO

Ses réalisations, son parcours, son style personnel… Shoelifer a rencontré le célèbre architecte américain, coqueluche des maisons de luxe, et vous dit tout.

Aussi connu pour son look de biker tout droit sorti d’un clip des Village People que pour sa vision géniale des espaces et des styles, Peter Marino est de toutes les célébrations mode. Et pour cause, l’empereur du luxe Bernard Arnault, président du groupe LVMH, et les frères Wertheimer, propriétaires entre autres de la maison Chanel, ne jurent que par lui. Depuis le début des années 90, l’architecte américain enchaîne les réalisations pour les enseignes de luxe les plus prestigieuses. Sa dernière grande création en date, la toute nouvelle « House of Dior » qui a ouvert ses portes début juin sur Bond Street à Londres. À la veille de ses 70 ans, la maison du 30 avenue Montaigne vient en effet de s’offrir un splendide vaisseau amiral dans la capitale britannique, un double bâtiment relié par une cour intérieure vitrée dans lequel on déambule d’un univers à l’autre, passant des accessoires et de la mode féminine au nouvel esprit insufflé à l’espace dédié à l’enfant et à la maison. L’ensemble est ponctué d’œuvres d’artistes contemporains, dont Marc Quinn qui signe pour l’occasion des articles de maroquinerie exclusifs, mis en valeur dans un écrin mixant brillamment architecture classique et design contemporain.

Présent pour l’ouverture de la boutique londonienne, on en a profité pour converser, autour d’une tasse de thé, avec une véritable star, un homme cultivé, polyglotte, plein d’humour et surtout d’une rare délicatesse. Rencontre.

Vallée Village 970×250

Shoelifer: Avec cette nouvelle « House of Dior », vous signez une conception brillante, pleine d’espaces très différenciés. Il y a un côté régressif, particulièrement dans l’univers très rose de la chambre à coucher. Aviez-vous envie de nous faire retourner en enfance ?
Peter Marino:
C’est vraiment marrant. Je devais avoir 5 ans quand j’ai entendu parler de Dior pour la première fois. Ma mère est rentrée avec le Time Magazine : en couverture, Christian Dior tenant ses grands ciseaux à la main… J’ai de lointains souvenirs d’enfance de ce que cette maison représente pour moi. Les silhouettes étaient très féminines, les robes étaient en taffetas, ce qui après la guerre faisait du bien à voir. Tout cela m’influence d’une certaine manière et ça donne entre autres cette chambre rose. (Rires)

Dior Pink Bedroom.

Shoelifer: Racontez-nous la genèse de ce projet.
Peter Marino: Le chantier a commencé il y a 5 ans quand Dior a acquis un nouvel emplacement sur Bond Street. Les premiers plans ont été réalisés pour un seul immeuble. Un an plus tard, quand nous avons eu la possibilité d’acquérir le bâtiment mitoyen, nous avons fait des études pour savoir ce qui changerait si on les regroupait. Comme nous n’étions pas autorisés à modifier les façades extérieures, nous avons pensé à les réunir via la cour intérieure. Les travaux ont duré 4 ans.

Shoelifer: Aviez-vous envie de modifier les façades ?
Peter Marino: Absolument pas. J’adore l’architecture anglaise, le mélange de l’ancien et du moderne. C’est tellement Londres. Vu de l’extérieur, l’immeuble blanc côtoyant les briques marron, je me suis dit que c’était la plus jolie façon de réunir Paris et Londres. Ça ne pouvait pas être mieux. D’ailleurs, quand quelqu’un me dit qu’il n’y a aucune touche de Londres, je réponds : « Avez-vous jeté un œil à l’extérieur ? »

Shoelifer: Ça vous fait combien de boutiques à travers le monde ?
Peter Marino: Nous en réalisons plus d’une par semaine. Je les supervise toutes.

Shoelifer: Vous en avez conçu un nombre impressionnant sur l’Avenue Montaigne, dont la dernière mouture du vaisseau amiral Dior. Mais cette dernière réalisation est particulière…
Peter Marino: En effet. Et la raison est que nous avons pu travailler sur le concept d’architecture restructurée. Normalement, nous nous basons sur du préétabli. À Paris, nous travaillons sur des volumes existants ; on ne peut pas changer la hauteur des plafonds par exemple. Ici, j’ai totalement vidé l’architecture de l’intérieur pour tout reconstruire sur la base de nouvelles proportions étudiées pour chaque espace séparément et dans leur ensemble. Nous avons fait du deux en un, de l’architecture pure et du design d’intérieur.

Shoelifer: Une fois à l’intérieur, les œuvres d’art, les volumes et la décoration suggèrent une aire de jeu géante pour femmes.
Peter Marino: J’aime cette idée. J’aime à dire que tout est basé sur les bons volumes, ce qui, je pense, donne de « l’esprit » à l’endroit. Dans un bon intérieur, vous vous sentez bien, détendu. D’ailleurs, avez-vous remarqué que les parquets au sol donnaient cette impression de ne pas avoir été finis ? Cela procure une sensation de décontraction, proche de l’esprit d’un atelier. Je ne voulais pas d’une boutique guindée, mais au contraire d’un lieu où tout le monde se sente à l’aise. Mon atmosphère préférée c’est celle d’un samedi après-midi passé dans l’atelier d’un artiste un peu désordonné, au cœur de son espace de travail en somme.

© Adrien Dirand

Shoelifer: Avez-vous le sentiment de signer un héritage à travers toutes ces boutiques, ces maisons, ces hôtels que vous avez réalisés ?
Peter Marino: Je ne pense pas vraiment à cela. Je n’ai pas le temps de m’atteler à des réflexions profondes comme la mort ou ce que je vais laisser derrière moi. J’aimerais, mais je suis comme le lapin Energizer : je travaille frénétiquement. Je veux construire, j’attache de l’importance à ce que je fais. C’est physique. Je veux ressentir que ce que j’ai créé se développe à travers le temps. Pour moi, c’est le plus important.

Shoelifer: Puisqu’on parle de ce qui est important… Vous êtes né dans le Queens et vous résidez toujours à Manhattan. Bien que vous ayez sillonné le monde grâce à votre travail, vous restez un vrai New-Yorkais, très attaché à la Grosse Pomme.
Peter Marino: C’est ma ville, la ville la plus cool avec son melting pot. Nous avons tout et tout le monde. Pour moi, c’est l’unique véritable ville moderne. Nous ne sommes pas l’Amérique, nous sommes une île à part, connectée par quelques petits ponts. (Rires) Mais New York est dure. Personne ne peut y rester de manière permanente en étant oisif. Il faut travailler, être actif, sinon vous êtes éjecté du système. C’est pour cela que j’aime tant ma ville.

Shoelifer: New York abrite aussi votre première grande réalisation
Peter Marino: Effectivement. Jusqu’en 1976, Barney’s était un magasin exclusivement pour hommes installé sur la 7e avenue. Les vêtements pour femmes, les cosmétiques ou encore les articles de maison ont été introduits progressivement jusqu’au déménagement en 1993 sur Madison Avenue. « Old Fred » [Fred Pressman, héritier et propriétaire de Barney’s qui a transformé la solderie pour homme en grand magasin de luxe, NDLR] voulait que son fils Gene le rejoigne dans le business, mais ce dernier n’était pas du tout intéressé. Il lui a donc proposé de développer le département féminin. Il a ainsi amené son fils à quelques défilés de mode. Pour nous jeunes hommes, ce genre de divertissement n’était pas vraiment pour regarder les robes (Rires). Nos femmes étaient proches, ils ont donc fait appel à moi lorsqu’ils ont réussi leur grande levée de fonds : j’ai reçu une commande de 17 boutiques dans les années 90, dont 14 à travers les États-Unis et 3 au Japon.

Shoelifer: Où puisez-vous votre inspiration ?
Peter Marino: Dans l’art. Je m’y intéresse non-stop. L’art est visionnaire. Avec l’art, on voit les choses différemment et c’est ce que j’essaye de faire. On voit plus loin, dans le futur. Quand Warhol a sorti ses œuvres avec les boîtes de Campbell Soup, cela a pris 20 ans pour que les gens réalisent que le pop art avait vu venir la production de masse aux États-Unis. L’architecture est une forme différente d’art. Nous regardons en arrière pour construire l’avenir. Je dois être un peu en avance afin de ne pas être dépassé une fois que le travail est fini. Je dois être ouvert à tout ce qui se passe autour de moi. Exposer de l’art dans les boutiques est très nouveau. De même que ce qui a été choisi pour Dior. De Marc Quinn, j’ai choisi l’œuvre avec un grand œil car il a commencé cette série il y a seulement 9 mois. Cela rentre totalement dans ma ligne de conduite qui est de réaliser des choses inédites. La mode est aussi très last minute aujourd’hui d’ailleurs.

Marc Quinn chez Dior.

Shoelifer: Puisque vous parlez de mode… Indéniablement, vous avez un look à part. Et j’ai lu quelque part que vous avez un style « normal » mais vous considérez qu’il faut se créer une identité propre pour réussir dans votre milieu. Est-ce vrai ?
Peter Marino: Ce n’est pas du tout ainsi que les choses se sont passées. Je fais de la moto depuis toujours et j’aime l’univers des motards, les cuirs, les tatouages… Un jour, je n’ai simplement pas eu le temps de me changer avant d’arriver au bureau pour une interview. Je suis donc arrivé avec ma casquette, mon blouson, mon pantalon et mes bottes en cuir. Le journaliste a trouvé mon look super cool. Petit à petit, j’ai commencé à m’habiller en motard. Ma femme est costume designer, ce qui aide beaucoup. (Rires) C’est parti d’un délire commun, mais de toute façon ça m’arrangeait. Je suis sur ma moto au quotidien et ces vêtements sont très confortables. Donc voilà, c’est une histoire de style de vie. La seule chose que je ne porte pas, c’est le casque de motard. J’ai une tête de bulle avec. On dirait que je descends de Mars ! (Rires)

Shoelifer: Que fait le New-Yorkais que vous êtes quand il est chez lui ?
Peter Marino: C’est vraiment marrant à dire pour un New-Yorkais, mais ne me demandez jamais dans quel restaurant je vais parce que je n’y suis que deux semaines sur quatre. Le reste du temps, je voyage partout dans le monde : à Londres, Dubaï, Paris, Tokyo ou Taghazout où je devais construire un hôtel avant que la crise de 2008 ne frappe. Donc, quand je suis de retour à la maison, vous pouvez me trouver au studio. Je travaille beaucoup et quand j’ai un moment de libre, je visite les musées et les galeries d’art. Je suis la pire personne avec qui traîner à New York. (Rires)

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