COSMÉTIQUE DITE HALAL: UNE AFFAIRE DE FLOUSS

Les cosmétiques sont des vêtements comme les autres et après la mode halal, force est de constater que de plus en plus de marques surfent sur des produits cosmétiques conformes aux prescriptions religieuses de l’Islam. Comme pour le caractère obligatoire du port du voile, ces prescriptions ne font pas l’unanimité au sein des spécialistes en théologie. Mais, parce que le besoin existe, on a vu l’apparition d’une offre de contouring, application de gloss ou de lotion démaquillante ou encore de sérums à base de produits certifiés halal, en même temps qu’a émergé un marketing spécifique.
L’idée, au fond, c’est de détourner de la cosmétologie moderne un certain nombre d’ingrédients réputés haram, comme le rappelait en décembre 2015, Farhan Tufail du cabinet de certification halal HCS. Cet organisme certificateur basé à Bâle en a dressé la liste : pour les pots de crèmes par exemple, sont prohibés les viandes et leurs dérivés (y compris de porc), l’acide hyaluronique issu de la crête de coq, le colorant carmin issu d’un insecte, le collagène provenant notamment des pattes de poulet, l’élastine issue des bovidés, la kératine extraite des plumes ou des cornes, le fameux vernis Shellac… Selon les principaux organismes certificateurs, le taux de résidu d’alcool dans les produits cosmétiques se situe à 0 % pour les produits destinés à l’Arabie Saoudite ou l’Iran, et à 1% pour ceux qui prennent la direction de l’Indonésie.

Seriez-vous prête à jeter votre flacon Shellac ?
Au Maroc, pendant longtemps, la notion de halal (permis ou licite en arabe) était réservée aux boissons et aliments, notamment la viande. A contrario, cette règle très ancrée dans la culture marocaine n’a pas touché les cosmétiques : au début des années 80, de nombreuses trentenaires et quadras, y compris les plus pieuses, craquaient pour le mascara rechargeable de Lancôme, abusaient du N°19, se tartinaient d’Huile de Chaldée de Patou et craquaient pour le soin Biotherm sans se poser la question de savoir si leur tube de rouge était halal. Trente ans plus tard, rien n’a changé ou presque. Le rapport à la beauté est encore relativement déconnecté du religieux. Ainsi, en 2016, pour la beautysta habituée aux produits des géants de la cosmétique et parfois du do it yourself, la naissance et le succès des cosmétiques certifiés halal laissent dubitatives. Face à cette néo-cosmétique, l’aspect contraignant, un chouia farfelu et potentiellement dangereux est rapidement relevé. On bascule même dans le scepticisme pour ce qui est de l’interdiction de l’alcool dans les produits cosmétiques puisque cette substance est utilisée quotidiennement par des millions de musulmans pour la désinfection des plaies et autres raisons d’hygiène. Pourquoi interdire des substances alors qu’elles ne sont pas ingérées ? Retrouve-t-on de l’alcool dans l’organisme après avoir appliqué un sérum contenant de l’alcool ?

Sur le porc, le pragmatisme oblige à reconnaître qu’en l’état actuel de la science, le caractère illicite des valves porcines est rapidement mis en balance dès lors qu’il faut faire face à des pathologies cardiaques. Appliquer un anti-âge contenant de la gélatine porcine signifie-t-il pour autant que le porc a été ingéré ?
La qualité de l’offre peine également parfois à convaincre. Certaines marques vont jusqu’à proposer des vernis à ongles certifiés halal permettant à l’ongle de « respirer ». Or, comment un tissu mort (l’ongle ou du moins la partie visible de celui-ci) peut-il respirer ? La biologie nous apprend qu’en dehors de la matrice de l’ongle, il n’existe pas de circulation sanguine dans les ongles. Et donc pas d’oxygénation…
Ces nombreuses questions alimentent le doute chez la femme lambda et interrogent le sérieux et la validité de la certification halal, soupçonnée d’être un business comme un autre.

Un marché juteux
Selon le bureau de recherche et de conseil Technavio basé à Londres, quatre firmes se sont imposées sur ce créneau comprenant aussi des entreprises de taille intermédiaire : Amara Cosmetics (USA), MMA Bio Lab et le groupe Martha Tilaar (Malaisie), Inika Cosmetics (Australie). La taille du marché (46 milliards de dollars US actuellement et 73 milliards à l’horizon 2019 d’après une étudie publiée par Thomson Reuters en 2015) a convaincu des géants mondiaux de la cosmétique tels L’Oréal de certifier halal bon nombre de leurs matières premières contenues dans les produits destinés à l’Indonésie.

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Le rapport de Technavio précédemment cité note que les échanges de l’ensemble des produits estampillés halal représentaient 23,4 milliards de dollars US, soit environ la moitié des cosmétiques « non halal ». Un pactole qui devrait doubler à l’horizon 2020 pour atteindre 45 milliards de dollars US.

Halal, le nouveau Bio ?
Après l’alimentation étiquetée halal, la modest fashion et la cosmétique certifiée halal, d’aucuns se posent la question, à juste titre, de savoir si cette vague du « certifié religieusement correct » ne s’étendra pas, dans un avenir proche, à d’autres milieux : celui de la décoration par exemple. On pourrait imaginer tel éditeur milanais faire certifier ses sofas en cuir taurillon ou encore tel autre demander le précieux sésame pour vendre ses plaids en cachemire et soie.

Finalement, un produit certifié Halal aurait toutes les chances de suivre l’évolution qu’ont connue les produits estampillés Bio. Certaines les adoptent pour des raisons philosophiques tandis que la grande majorité les teste, en adopte quelques-uns et revient à ses produits fétiches. Bio ou pas, halal ou pas, même combat.

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